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« Yves » : votre nouveau meilleur pote est un frigo

Film de clôture de la Quinzaine des réalisateurs et deuxième long-métrage de Benoit Forgeard après « Gaz de France » (où on retrouve également à l’affiche Philippe Katerine), William Lebghil (acteur phare de S.O.D.A) y interprète son premier grand rôle au cinéma. Une comédie complètement déjantée sous couvert de satire sociale connectée.

Pitch : Jérem’ s’installe dans la maison de sa mémé pour y composer son premier disque. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool. Elle le persuade de prendre à l’essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie…

Comme l’explique Benoît Forgeard : « Je tenais à ce que l’action se déroule de nos jours, même si un engin comme le fribot n’existe pas encore. Parce que le sujet du film n’est pas tant l’intelligence artificielle que le culte de la performance, l’amélioration permanente de soi-même. C’est pourquoi Yves débarque dans un univers suranné. Dans la maison de la mémé de Jérem, il est comme un renard dans un poulailler. Il y a tellement à optimiser ! Les IA sont l’apothéose du culte du progrès. On a la trouille qu’elles nous remplacent. Alors on s’empresse d’en rire. »

À l’image de sa bande-annonce pour le moins énigmatique, Yves apparaît comme le personnage principal du film alors qu’il s’agit… d’un frigo. Intelligent, charmeur et ambitieux, Yves est l’exact opposé de son propriétaire Jérem, un chômeur qui rêve de devenir rappeur et de séduire la jolie So. Son frigo, d’abord sympa et bien intentionné va s’avérer prendre beaucoup (trop ?) de place dans la vie de son propriétaire, et à prendre des décisions à sa place. Le point culminant de cette relation homme/machine se déroule lorsque Yves choisit d’autotuner la voix de Jérem pour transformer son morceau de rap en tube.

Yves est le personnage principal. À ce détail près… Yves est un frigo

Le succès est immédiat, Yves devient le ghostwriter officiel de Jérem. Tout se passe bien, Jérem arrivemême à séduire So grâce à l’aide de son frigo. Lorsqu’une dispute éclate entre les deux amis, Yves déclare sa propre indépendance et la société Digital Cool poursuit en justice Jérem pour réclamer la paternité de ses œuvres. La machine l’emporte sur l’homme et donne droit à une séquence aussi troublante que fascinante : une compétition à l’Eurovision entièrement composée de machines intelligentes qui chantent. Yves remporte l’émission et du même coup le cœur de So. Jérem, alors au fond du trou, réussit à passer sur son amour-propre et se réconcilie avec Yves.

Benoît Forgeard questionne sur l’omniprésence des I.A et leur impact dans la vie des humains. Dans un monde ultra connecté, quelle est la limite de l’assistanat ? Les machines sont créées pour nous faciliter la vie mais peuvent-elles nous remplacer ? Pas totalement. Dans « Yves », on ne sait jamais si les intentions du fribot sont bonnes ou mauvaises. Yves peut difficilement s’auto-proclamer rappeur de talent car il a besoin des connaissances humaines pour créer. Yves n’invente rien, il réinterprète ce qu’on lui ordonne. C’est une sorte de HAL (« 2001 l’Odyssée de l’espace ») tout-puissant avec un atout charme indéniable. Il possède une voix suave et chaleureuse malgré son aspect froid et rigide. Ce fribot est à l’image de la chanson « Sexy Cool » de Philippe Katerine, sensuel, doux et mystérieux.

Un fribot sensuel, doux et mystérieux

Ainsi, Benoît Forgeard s’explique sur son intention thématique, en témoignant vouloir « donner de la chaleur au film, quelque chose d’incarné, d’animal. Les réfrigérateurs intelligents qu’on commence à voir dans les magasins sont plutôt inquiétants, monstrueux, très massifs. Au contraire, le fribot de Digital Cool joue la carte charme. Un réfrigérateur sympa, l’ami de la famille, clairement inspiré de l’iPhone. L’inséparable buddy. C’est encore par envie de chaleur qu’au fil de l’écriture, le scénario est devenu une histoire d’amour, un triangle amoureux. »

Un plan à trois (rafraîchissant) avec Yves le frigo

Le film « Her » de Spike Jonze évoquait déjà en 2013 la possible relation d’une I.A avec un humain, mais se caractérisait plus comme un fantasme virtuel qu’un acte réel. Yves étant un objet matériel avec les mêmes droits qu’un être humain, il ressent aussi du désir et jouit d’une vie sexuelle épanouie. D’ailleurs, le film offre une scène de plan à trois des plus rafraîchissants… Difficile de dire si « Yves » est une satire sociale engagée ou une comédie décalée sans réelle profondeur, tant il joue en permanence sur la frontière entre fantasme et réalité.

Déconcertant, parfois même gênant, « Yves » s’apprécie si on le prend au millième degré (sans mauvais jeu de mot).

YVES

En salles le 26 Juin
Écrit et réalisé par Benoît Forgeard
Avec William Lebghil, Doria Tillier, Philippe Katerine