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« Nos Défaites » : le documentaire des batailles socialistes perdues au front de l’oubli

À l’heure où le dialogue social est quasiment rompu, Jean-Gabriel Périot fait rejouer des scènes de films post-68 par des lycéens de banlieue parisienne. Frontal dans son procédé, le réalisateur dresse des passerelles entre les combats d’hier et d’aujourd’hui, ou ce qu’il en reste.

Qu’est devenue la conscience socialiste à l’époque des gilets jaunes ? Voilà ce que questionne Jean-Gabriel Périot dans un dispositif sans équivoque. D’un côté, le noir et blanc pour la reconstitution de scènes du cinéma des années 70 interprétées par de jeunes lycéens. Au programme, La Chinoise de Jean-Luc Godard période maoïste, À bientôt j’espère de Chris Marker et Mario Marret, ou Camarades de Marin Karmitz. De l’autre, la couleur pour une interview quasi-télévisuelle où les apprentis acteurs s’expriment sur leur compréhension de leur personnage. Et créent un gouffre béant d’incompréhension. Dans ce ping pong narratif, le documentaire aborde plusieurs thématiques : la politique, les syndicats, la lutte des classes…

Cette mémoire politique qu’essaie d’activer le réalisateur semble bien vaine. Car si les jeunes acteurs trouvent une justesse dans le jeu, on comprend vite que les enjeux les dépassent complètement. Ils rêvent d’un job bien payé, de réussite personnelle, et d’arrêter les guerres dans le monde. OK. Mais le plus troublant est leur absence de discernement et d’intellectualisation sur l’engagement révolutionnaire qu’ils viennent d’interpréter. Comme s’ils ne venaient d’énoncer que des mots parmi d’autres, un texte à réciter face à un pupitre, dont le sens resterait à jamais mystérieux. Aucun d’entre eux n’est capable de définir un syndicat. Et surtout de faire le lien entre la fiction qu’ils jouent et la réalité qu’ils vivent. De là, « Nos Défaites » semblent se profiler inexorablement.

Le dispositif d’interview mériterait de gagner en relief pour se détacher d’un format de reportage

Le film pourrait foncer dans le mur. Très télévisuel dans son approche et sans la moindre envolée de réalisation, Jean-Gabriel Périot commence à nous perdre. On se raccroche à ces visages du lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine comme on n’en voit jamais au cinéma. À leur élocution que l’on n’entend jamais au cinéma. Loin des dialogues ciselés pour acteurs bankables – il est paradoxal de voir qu’Alice et le Maire avec Fabrice Luchini sort à une semaine d’écart, le face-à-face avec cette génération en plein éveil est aussi brut qu’intense. Ce manque de distance marque pour autant la force et la faiblesse du documentaire, incapable de se détacher de sa matière première, mais fascinant dans sa transcription du réel. De vrais personnages se détachent par leur charisme naturel dans les interviews. Et la figure tutélaire du professeur incarnée en voix OFF par Jean-Gabriel Périot d’orienter le point de vue du film par ses questions, et d’en justifier le titre.

Il faudra que l’affaire des « lycéens à genoux de Mantes-La-Jolie » arrive pour que la conscience surgisse. Que soudain, l’exposition médiatique d’un fait sordide donne une seconde vie au long métrage par ceux qui l’incarnent. Qu’une solidarité et qu’une colère permettent le passage à l’âge adulte. Mais la révolte, diluée dans les dernières minutes du documentaire, semble minime car réduite aux armes de l’impuissance lycéenne – on n’en dira pas plus. Aussi en terme d’écriture, cet ultime pivot aurait du arriver bien plus tôt, et n’est ici que prétexte à revenir tourner quelques séquences qu’on aimerait plus longues. C’est notre plus grand regret que Jean-Gabriel Périot soit finalement prisonnier de son propre dispositif, et ne réussisse à trouver le souffle nécessaire que dans les derniers instants haletants. Peut-être a t-il réussi à transmettre aux jeunes un semblant d’outils de compréhension politique, mais la matière filmique manque de l’âme révolutionnaire qu’elle voudrait défendre.

NOS DÉFAITES

De Jean-Gabriel Périot
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