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« Lux Æterna » : Gaspar Noé électrise avec une performance visuelle incandescente

Lux Æterna : une lumière éternelle. C’est ainsi que Gaspar Noé appréhende le cinéma dans son nouveau film. Ce qui était initialement une commande de court-métrage pour Saint Laurent est devenu, après deux mois et demi, un moyen-métrage de 51 minutes. Prêt à temps pour être présenté à Cannes en 2019, il a été projeté en séance de minuit le premier week-end du festival.

Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, égéries de la maison Saint Laurent, en sont les protagonistes principales et y jouent leur propre rôle. La première est mise en scène en tant que réalisatrice tentant de tourner son premier film ; la seconde en tant qu’actrice jouant dans ce dernier. Elle y incarne une sorcière envoyée au bûcher. Toutefois, le film de Béatrice Dalle ne verra jamais le jour : de scène en scène, le tournage tombe de Charybde en Scylla jusqu’à ne plus constituer qu’un énorme chaos.

Moteur, action… Bûcher !
Pour les femmes, contre les hommes, ou les deux ?

C’est un film assurément féministe – même si Gaspar Noé le caractérise davantage de « testostérophobe » : le sujet de la chasse aux sorcières sert de prétexte à la mise en lumière de la condition féminine. Celle-ci a constitué un sexocide, 80% des personnes exécutées ayant été des femmes. À plusieurs reprises, des extraits de films ayant révélé ces violences faites aux femmes apparaissent à l’écran. Jaillissent alors des scènes du film muet culte sur la sorcellerie tels que Häxan – La Sorcellerie à travers les âges (Benjamin Christensen, 1922) ou Jour de colère (Carl Theodor Dreyer, 1947).

L’exagération à l’extrême des traits de personnalité des personnages pousse le film à la diatribe, servant la critique qu’il souhaite mener. Les hommes semblent ainsi tous « pathétiquement dominateurs » – là encore, selon les mots du réalisateur. À plusieurs reprises au cours du film, Gaspar Noé cherche subtilement à nous révéler l’envers du décor pour les femmes travaillant dans le milieu du cinéma. Béatrice Dalle qui, fidèle à elle-même, est incontrôlable, fait l’objet de coups bas de son producteur, lequel ne peut supporter de ne pas pouvoir la dominer. Des actrices sont tenues de porter des tenues sans en avoir été averties au préalable, sans que leur avis n’ait été demandé. Des hommes sont présents, sans permission, là où se changent les actrices. Les agents sont incapables de protéger leurs talents.

Le Moyen-Âge, cette sombre époque pré-Me Too
La passion de l’art cinématographique avant tout

Dans le même temps, Lux Æterna est un hommage au cinéma. Outre les extraits de chefs-d’œuvre du septième art, le film est entrecoupé de citations de grands cinéastes (Dreyer, Fassbinder, Godard, Buñuel) qui s’affichent sur l’écran en lettres romaines, capitales, majestueuses, annonçant la puissance du cinéma. De grandeur à décadence, Gaspar Noé dénonce l’industrie du cinéma d’aujourd’hui et relève qu’il n’y a tristement qu’un pas pour passer de l’industrie à l’art ; de l’art à l’industrie.

À cet égard, Lux Æterna est une œuvre de résistance. Ainsi, Béatrice Dalle ne parvient pas à finir son film dans les conditions qu’elle désire à cause de son producteur : cela dépeint l’impossibilité de représenter certains sujets dans la structure de fabrication des films commerciaux qui prévalent désormais. Enfin, le sujet de la sorcellerie, outre sa signification féministe, vise également à témoigner du côté hypnotique des films. Il signifie que le cinéma est supposé nous faire vibrer ; non nous plonger dans le vide (comme le cinéma commercial) qui nous transforme en morts-vivants. Gaspar Noé refuse que nous nous transformions en zombies téléguidés et nous propose une dose d’électrochocs pour nous ramener à la vie.

Pas besoin d’électrochocs pour ramener Béatrice Dalle à la vie
Une mise en forme parfois brouillonne

Il le fait au travers de la technique du flicker (variations très rapides d’images et de lumières), en hommage aux films dits d’avant-garde ou expérimentaux. Cette technique, jouant sur les ondes cérébrales du cerveau, peut provoquer selon les personnes des états de panique irrationnels ou bien de relaxation et de plénitude. Cette technique ne laisse pas insensible. Si on sort effectivement bien réveillés de la projection, certains éléments du film demeurent peu convaincants.

À l’image de ses précédentes réalisations, Gaspar Noé nous livre un film aux dialogues un peu brouillons, voire vides de sens – précisément comme le mauvais cinéma qu’il entend dénoncer. Or, comme le dit le grand Nanni Moretti dans Palombella Rossa, « le parole sono importanti ! » (« les mots ont leur importance ! »). La parole, les mots, sont trop importants pour être ainsi mobilisés vainement, dans le vide. Enfin, si la prestation de Béatrice Dalle détonne, celle de Charlotte Gainsbourg déteint. Face à la première, majestueuse et d’une justesse à couper le souffle, la seconde paraît effacée, sans personnalité, et se fait totalement écraser. Fiat lux, que la lumière soit ! Il est en réalité impossible de porter un jugement catégorique sur ce film, qui relève de la pure performance visuelle, qui se contente d’envoyer une lumière incandescente – le film est fortement déconseillé aux épileptiques.

LUX ÆTERNA

Réalisé par Gaspar Noé
Avec Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg

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