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« Le Feu sacré » : Dans l’enfer du sauvetage de l’usine d’Ascoval

« Le Feu sacré » : Dans l’enfer du sauvetage de l’usine d’Ascoval

Camille Castres

Rompu au docu’ en immersion, Eric Guéret a suivi pendant un an les salariés de l’aciérie Ascoval. Symbole du “made in France” à forte valeur ajoutée et éco-responsable, Ascoval n’en est pas moins menacée par l’irrésistible besoin d’une délocalisation crapuleuse. Ce film engagé illustre la ténacité de salariés solidaires, épaulés par leur direction dans la bataille pour trouver un repreneur.

Des images aériennes d’un esthétisme brut qui rappellent certains clichés de l’art contemporain. Une mélodie enveloppante. Suite à ces quelques secondes d’introduction zen, le documentaire prend le contrepied et nous renvoie à la dure réalité, celle d’hommes dans la tourmente. Dans le Nord de la France, près de Valenciennes, l’aciérie Ascoval est menacée de fermeture. Si les 300 salariés n’ont pas trouvé dans l’année un repreneur, leurs vies et celles de leurs familles seront broyées comme l’acier qu’ils domptent chaque jour.

L’usine est neuve, rentable et tournée vers une économie durable mais les gages restent insuffisants. S’il est d’abord question de sauver l’entreprise, l’enjeu est ensuite de redresser l’industrie française, fleuron de l’économie, au moment où la crise sanitaire nous apprend que les délocalisations ne sont plus une solution.

Un homme et 299 autres dans la tourmente

Un documentaire engagé à visage humain

Le plan de départ d’Eric Guéret, de tourner un documentaire sur un plan social, a été bouleversé lorsqu’il a eu vent des tourments des salariés de l’aciérie Ascoval. Il raconte qu’il s’est immédiatement attaché à eux, conquis par leur « force incroyable ». Et cet attachement s’est révélé mutuel. Alors, des visages se détachent et forment la trame de ce documentaire aussi haletant que sensible. Ces hommes se livrent à cœur ouvert. Ils partagent leurs doutes, leurs inquiétudes, ils se dévoilent, parfois versent une larme. Des plans rapprochés au plus près des regards. Il est temps de faire connaissance avec Jean-Michel, Nassim, Olivier, Yoann (dont le nom – Lespérance – résonne comme un cri de ralliement pour eux), et beaucoup d’autres.

L’humanité se dégage aussi de l’aciérie en elle-même. Telle un dragon crachant du feu à longueur de journée, elle est filmée comme un être vivant. Chaque ouvrier qualifié « entretient avec l’usine une relation particulière », explique le réalisateur. Les aciéristes d’Ascoval deviennent les alchimistes de notre temps : ils forment et transforment avec habileté la ferraille de récupération en aciers spéciaux, pour produire, par exemple, des rails de chemin de fer.

Le dragon d’Ascoval tout feu, tout flamme

Dénoncer le cynisme des hautes sphères du pouvoir

Sacrifiée sur l’autel de la mondialisation, Ascoval est aussi victime des petites combines des hautes sphères du pouvoir, politiques et financières. L’actionnaire majoritaire et principal client de l’entreprise, le groupe Vallourec, a posé plus d’une difficulté aux salariés éprouvés. Plonger dans Le Feu sacré, c’est un peu comme regarder un grand film à suspense qui dénoncerait des ronds-de-cuir corrompus aux manettes du pouvoir.

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Cette voyoucratie est d’autant plus cynique que l’usine Ascoval est presque neuve et s’inscrit dans une logique écologique. Son impact environnemental est faible car la matière première est prélevée au plus près de l’usine. Mais elle doit rivaliser avec la vénalité d’un groupe désireux de produire son acier à moindre coût au Brésil (dans des conditions sociales et environnementales désastreuses). La meilleure force de frappe pour contrecarrer ces viles ambitions réside alors dans l’union des voix. Patronat, syndicats et salariés s’unissent pour tenter de sauver leur usine, qu’ils considèrent comme une seconde famille. Malgré les tensions et quelques positionnements idéologiques divergents, le projet Ascoval devient la victoire du collectif.

Spécialisé dans le cinéma de proximité, Eric Guéret n’est jamais aussi talentueux que lorsqu’il filme sur de longues périodes des combats qui deviennent aussi les siens. Partant des combats collectifs avec Greenpeace, opération plutonium aux combats individuels avec La vie est dans le pré, son dernier documentaire coup-de-poing prouve aujourd’hui que le proverbe « l’union fait la force » n’est en rien galvaudé.

LE FEU SACRÉ
Réalisé par Eric Guéret
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