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« Le Cas Richard Jewell » : Clint Eastwood dégaine son meilleur film depuis 10 ans

À l’âge de 89 ans, Clint Eastwood vient de signer une critique prolétaire contre l’engrenage médiatique et l’acharnement gouvernemental. Une œuvre étonnamment engagée qui prend ses précédents films patriotiques et réactionnaires American Sniper et l’infâme 15H17 pour Paris à contre-pied.

Quand on va au cinéma, on arrive forcément avec des attentes. Souvent, ces attentes sont accompagnées de préjugés. En allant voir à reculons le 38ème film de Clint Eastwood, on avait déjà un titre : « Clint dégaine à droite avec Le Cas Richard Jewell ». La référence tapait volontairement sur sa politisation républicaniste et ultra réactionnaire de ces dernières années, et sur cette icône qui était tombée dans le pastiche de son personnage conservateur de Gran Torino évoquant notre « génération mauviette » dans une interview pour Esquire. On passe ses mille propos inintéressants et rétrogrades pour ne garder que celui évocateur où il déclarait « comprendre Donald Trump ». Récemment, ses films portaient aux nues une idéologie immobiliste avec l’éloge du sauveur divin dans American Sniper, Sully et l’infâme 15H17 pour Paris. Autrement dit, Clint Eastwood devenait l’exemple type du vieux con.

Clint Eastwood et Richard Jewell partagent le parcours similaire du sauveur américain devenu anti-héros

C’est là le sujet du Cas Richard Jewell : comment un profil idéal à accuser devient la bête noire de l’establishment. Gros beauf attachant de son état, Richard Jewell vivote de petits boulots avant d’intégrer l’équipe chargée de la sécurité des Jeux d’Atlanta en 1996. Alors qu’une bombe est posée dans le village olympique au milieu d’un concert, il est le premier à alerter les autorités et sauve de nombreuses vies. Reclus chez sa mère, célibataire et dingo d’armes à feu, il devient vite le suspect numéro 1 du FBI. Le gouvernement par sa puissante agence élabore un scénario monté de toutes pièces où Richard Jewell aurait posé la bombe pour s’attirer la lumière médiatique et bénéficier de la reconnaissance qu’il n’a jamais eue. De héros national, il devient l’homme le plus détesté des Etats-Unis… Ce qui n’est pas sans nous faire penser à quelqu’un. Sans être conspué, Clint a un beau parcours d’icône devenue ringard à revendiquer.

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Preuve d’une certaine décontraction, Clint Eastwood s’amuse de l’imagerie prolétaire de l’électorat républicain quand son personnage courre dans les jupes de sa mère, déballe les fusils sur son lit et a une gastro en mangeant trop de burgers. On n’est pas loin des frères Farrelly à la sauce réaliste quand sa bêtise crasse et son respect éternel pour l’autorité fait barrage à sa propre survie en tant qu’individu. Mais le réalisateur arrive à dépasser ce statut de bête de foire prise dans les feux médiatiques en le rendant profondément touchant, humain et surprenant. La scène finale clôt cette transfiguration avec l’un des plus beaux monologues du cinéma récent de Clint Eastwood, et achève le parcours de cet anti-héros qui apprend à devenir plus qu’un héros, c’est-à-dire lui-même. Adapté d’un article de Marie Brenner paru dans Vanity Fair en 1997, il faut rendre à César ce qui est à César : le scénario de Billy Ray est une merveille d’écriture hollywoodienne classique. C’est peut-être la grande chance de Clint Eastwood de s’associer à une histoire progressiste en étant réalisateur et producteur.

Adapté d’un article de Marie Brenner paru dans Vanity Fair en 1997, le scénario est signé de Billy Ray

Si la pensée bien à droite du vieux ronchon n’est plus à remettre en question, impossible de ne pas voir une ouverture idéologique avec Le Cas Richard Jewell. Le film s’efforce de décrire les deux pouvoirs politiques actuellement en place, à savoir celui institutionnel et gouvernemental du FBI, le second plus officieux et influent des médias, et les collusions présentes entre les deux. Le trait est parfois forcé avec l’archétype de la journaliste canon prête à tout pour arriver à ses fins, notamment passer dans le lit d’un agent du FBI, mais la justesse des scènes arrive toujours à tirer son épingle du jeu, par les dialogues de cette fameuse rencontre. Au milieu de tout ce ramdam, Richard Jewell apprend à dépasser son adulation pour l’état et la police où il aimerait travailler, et finalement s’accomplir en transgressant les règles qu’il s’était fixées. Dans ce trajet de rébellion intérieure contre le système – où l’on reconnaît certains traits d’un cinéma très américain, l’acteur inconnu au bataillon Paul Walter Hauser excelle et révèle une amplitude de jeu sidérante.

Parfois, on sort du cinéma avec un nouvel espoir. La remise en question d’un idéal et d’un modèle, soit-il patriotique ou médiatique, est toujours bénéfique pour celui qui l’a longtemps embrassé. Clint Eastwood fait amende honorable avec ce 38ème métrage que l’on reconnaît comme l’un de ses meilleurs depuis 2009 et le sacre de Gran Torino. S’il fait preuve d’une mise en scène souvent consensuelle, son chemin idéologique résonne jusqu’à nous faire adapter le titre initialement anticipé : « Clint Eastwood dégaine son meilleur film depuis 10 ans ». Conscient aussi de ses limites, on sait que l’auteur de 89 ans ne nous servira pas avant longtemps une telle remise en question de l’establishment américain. Dès lors, on regrette qu’il n’ait pas pris de plus grandes libertés de mise en scène, quitte à sortir des gonds de la facture classique attendue, et qu’il n’ait pas féminisé son discours resté coincé dans les années 70. On est peut-être trop utopiste. Si le cinéma fait vivre, l’espoir fait s’y rendre.

LE CAS RICHARD JEWELL

Réalisé par Clint Eastwood
Avec Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Kathy Bates

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