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« Kajillionaire » : Dis-moi comment tu arnaques, je te dirai comment aimer

À mi-chemin entre film de casse, comédie et drame familial, le dernier film de Miranda July dépeint le passage à l’âge adulte d’une jeune fille qui n’a jamais été enfant.

Après l’insolite Moi, toi et tous les autres (2005) et le mélancolique The Future (2011), l’artiste américaine Miranda July dévoile un 3e long-métrage d’une déroutante poésie. Robert (Richard Jenkins), Theresa (Debra Winger) et leur fille affublée du nom d’un SDF veinard, Old Dolio (Evan Rachel Wood) forment – plus qu’une famille – une équipe d’arnaqueurs médiocres. Ni casse du siècle ni braquage flamboyant, la triplette d’escrocs enchaîne les petites combines comme d’autres leurs journées de travail. La fine équipe opère ses piètres larcins dans des scènes millimétrées, sans éclat ni émotion. Jusqu’à ce que l’arrivée de Mélanie (Gina Rodriguez) dans cette équipée d’originaux, vienne bouleverser la petite cellule non-familiale et aviver les failles d’une Old Dolio qui « ne connaît rien à l’amour ».

Un film inclassable aux personnages déjantés

À la croisée de la comédie, du film de casse, du drame familial et de la fresque sociale, Kajillionaire résiste à toute classification. Miranda July emprunte aux codes du grand film de braquage : falsifications, repérages, guets, contorsions pour tromper les caméras de surveillance, roulades pour se faufiler discrètement sur le lieu du délit… tout semble parfaitement calculé. Les personnages agissent méthodiquement, avec l’air stoïque et la précision de ceux qui n’en sont pas à leur premier coup. Leurs arnaques semblent plus inventives les unes que les autres. Pourtant, pas de smoking, de lunettes noires ou de silencieux, mais un survet’ et un sweat trois fois trop grands. Pas non plus de lingots d’or ou de sac rempli de petites coupures mais, pour tout butin, une cravate à revendre ou un bon de massage à se faire rembourser.

À ces codes déjà détournés, Miranda July associe une photographie lumineuse et des scènes furieusement esthétiques, qui flirtent avec l’absurde sans jamais virer au surréalisme. Chaque jour, à la même heure, des nuages de mousse rose viennent lécher les murs des bureaux désaffectés où loge le trio infernal. Robert, Theresa et Old Dolio, accoutumés à la fuite et alertés par le bip synchronisé de leurs trois montres, brandissent leurs seaux et leurs torchons et entament un sauvetage de mur quasi-chorégraphique. Il y a quelque chose de décalé dans la famille Dynes, qui rend le film jubilatoire.

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Refuser le jeu trompeur de la famille aimante

Robert et Theresa ne sont pas de simples braqueurs du dimanche. Par leur mode de vie marginal, ils affirment des convictions quasi-politiques et religieuses, et interrogent le monde. C’est par choix qu’ils rejettent une société qu’ils jugent avec un cynisme impitoyable. Leur vision sans détour se révèle à son apogée lors des nombreuses scènes de séisme qui rythment le film. Celles-ci sont vécues comme autant d’annonces d’une fin du monde à laquelle il faut se préparer. Le couple pose un regard plein de sarcasmes sur ceux qui ont choisi de jouer au jeu trompeur de la famille aimante : cadeaux d’anniversaire, surnoms affectueux… et ne seront jamais prêts à mourir. Leur trio, lui, n’a rien à craindre puisque rien ne le retient sur Terre. Un pragmatisme auquel on pourrait être tenté d’adhérer. Mais difficile de supporter leur intolérance moralisatrice et leur froideur quasi-psychopathe. Impossible surtout, d’ignorer les dégâts que leur éducation a causés sur leur fille.

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L’apprentissage de la tendresse

Derrière l’apparente comédie se cache un cri sourd, celui d’Old Dolio, en proie, dès le début du film, à une insidieuse souffrance qu’elle ignore mais qui nous retourne déjà le cœur. L’arrivée de Mélanie – et avec elle de modèles nouveaux – dans la vie de la jeune arnaqueuse, bouscule son univers. Au milieu de toute cette froideur, surgit enfin quelque chose de profondément émouvant. La fraudeuse en chef se révèle être une enfant mal-aimée aux allures d’animal sauvage. Celle qui n’a jamais reçu la moindre marque d’affection ne demande qu’à être apprivoisée. Au contact de Mélanie, elle touche du doigt ce qui la meurtrit, et s’ouvre peu à peu dans des scènes poignantes. La chaleur des mains d’une masseuse, à quelques centimètres au-dessus de son dos, la bouleverse aux larmes, la scène d’une mère recueillant son nouveau-né contre sa poitrine la secoue, la beauté de New-York la fascine. Mélanie se saisit de ces émotions qu’Old Dolio ne connaît pas et s’en fait l’interprète. Ce sont les musiques enveloppantes d’Émile Mosseri qui terminent d’accompagner avec tendresse l’apprentissage d’Old Dolio et son chemin vers la renaissance.

KAJILLIONAIRE

Réalisé par Miranda July
Avec Richard Jenkins, Debra Winger, Evan Rachel Wood, Gina Rodriguez 

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