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Interview : Shook, producteur des villes et des champs

Le producteur néerlandais a sorti son cinquième LP « Music For City and Nature » inspiré par le contraste entre la ville et la nature. Une balade musicale où Shook évoque aussi son combat contre la maladie et la solitude en guise de thérapie.

Depuis 2013, Shook a sorti cinq albums avec une régularité à faire pâlir les stakhanovistes les plus fous. Mais depuis Continuum en 2016, la vie s’en est mêlée pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, Jasper Wijnands (de son vrai nom) assume plus que jamais la présence à la ville et au studio de Juliet Klaar, qui apparaît à ses côtés sur la pochette et dans le clip de Mind Up. Si Shook n’est pas un duo, son album s’est construit à deux. Et c’est de son propre aveu grâce au soutien de Juliet que le pire a été surmonté. En l’occurrence, une lourde hospitalisation suivie de complications qui a donné naissance à l’un des titres phares de l’album, Fighting.

Un album imprégné d’ambient japonais, de gamelan indonésien et de musique minimaliste

D’épreuves en victoires, son parcours a façonné ce disque d’une dualité passionnante. Déjà par son titre, Music For City And Nature témoigne de sa fascination pour l’énergie de la ville et son besoin de connexion à la nature. Par ses références aussi, partagées entre les maîtres occidentaux du minimalisme Steve Reich et Erik Satie, comme de l’ambient japonais de Hiroshi Yoshimura et Ryuichi Sakamoto. Avec ses productions oscillant entre le chill-out et le kitsch, cet opus est un voyage musical à travers différentes ambiances et influences, condensant six années de carrière dans un album-somme.

Marin : Hello Jasper. Ton 5ème album Music For City and Nature est sorti le 8 novembre. Ce titre est une manière de nous accompagner où qu’on aille ?

Jasper : C’est sûr, je pense que Music for City and Nature est un bon album pour voyager. Pour moi, chaque nouvel album est comme un voyage personnel et un chapitre de ma vie. Après avoir récupéré de ma maladie il y a 2 ans, je ressens une énergie nouvelle. Mais ça me rend aussi chaotique et confus. Je me retrouve pris dans l’agitation de la vie quotidienne en ville. Et à chaque fois que je ressens ce chaos, je m’éloigne de l’animation de la ville pour trouver la paix dans la nature. Je pense qu’il y a quelque chose de spécial dans la ville et la nature. Je pense au contraste entre les deux : numérique et analogique, rapidité et lenteur, chaos et ordre…

Quand je me promène dans la ville, je m’inspire de son activité, de l’architecture, des gens, de la circulation… J’entends tellement de musique dans ma tête ! Mais pour moi, la musique sonne différemment quand je l’imagine dans la nature. J’imagine comment les feuilles sonneraient à travers le vent ou le soleil qui brille à la surface de l’eau. Donc, dans cet esprit, j’ai essayé d’explorer la zone grise entre la ville et la nature. Je trouvais intéressant de voir à quoi ça ressemblerait transposé dans un album entier.

La ville avec un peu de végétation, c’est sans doutes ça le secret
Marin : Tes prods avec tes synthés et ton vocoder sonnent comme un OST de jeu vidéo japonais. C’est une culture qui t’inspires ?

Jasper : Je suis très inspiré par la culture asiatique en général. Les jeux vidéo, les dessins animés et la musique sont une grande partie de mon enfance et le sont encore aujourd’hui. Pour moi, ça me rappelle une époque où tout était plus simple. Je pense que ce sentiment de « nostalgie » est très puissant quand tu l’incorpores à n’importe quelle forme d’art. Plus tard dans ma vie, j’ai réalisé qu’une grande partie de ces musiques de jeux vidéo étaient inspirées par la citypop japonaise comme le groupe de jazz fusion Casiopea et les pionniers de l’électro Yellow Magic Orchestra.

Comme je suis à moitié chinois et à moitié indonésien, je continue d’explorer mes racines. Par exemple, je me souviens quand j’étais enfant, je voyageais à Bali avec ma grand-mère qui m’a amené à un spectacle de gamelan traditionnel. C’était époustouflant de vivre cette musique pour la première fois. La nature répétitive et hypnotique de ses gammes pentatoniques n’est pas trop différente de certaines musiques de Debussy et Reich. J’aime cette approche minimaliste quand je crée ma propre musique; en utilisant un contrepoint à des échelles similaires. On peut entendre ces influences dans ma chanson A Million Trees de mon dernier album.

Marin : Pour la première fois, tu n’es pas seul sur ta pochette d’album. Quelle a été l’influence de Juliet Klaar qu’on peut voir à tes côtés ?

Jasper : Pour moi, il n’y a pas de frontières entre ma vie au quotidien et la création artistique. Donc, naturellement, Juliet fait partie du processus de création comme elle fait partie intégrante de ma vie. Elle fait partie de ma musique depuis mes précédents albums [NDLR : Spectrum en 2014, Bicycle Ride en 2018] mais maintenant elle est plus impliquée dans le processus d’écriture, et tout particulièrement dans la chanson Lullaby. Nous vivons dans le même appartement et je voulais entendre sa voix sur certaines chansons.

Parfois, quand je crée de la musique seul dans ma chambre, j’entends sa voix sur la mélodie et je crie de l’autre côté de la maison: « Hey Juliet ! Écoute ça ! Tu veux écrire les paroles ? C’est tellement cool ! ». J’augmente le volume et elle écoute (pas toujours heureuse de mes cris). C’est essentiellement comme ça que beaucoup de chansons ont été faites. Par exemple, avec la dernière partie de Mind Up, je lui parlais de cette idée que j’avais, et on s’est assis en studio pour enregistrer le morceau. Je pense que ça marche bien la plupart du temps.

Ils ne sont pas mignons côte à côte ?

Pour la pochette de l’album, j’en suis à ce moment de la vie où ma musique a atteint une certaine maturité, et je pense que le visuel reflète ça. Et oui, c’est aussi Juliet qui est sur la pochette de l’album. J’aime le fait qu’on ne voit pas mon visage, il y a cette esthétique minimaliste que j’apprécie. La photo a été prise par Liz Yu, une photographe talentueuse qu’on a rencontré à Hong Kong. La photo a été prise avant les grandes manifestations qui sont actuellement en cours à HK. Ça me rend très triste.

Dis bonjour à Shook en version marionnette
Marin : Ton clip Mind Up fait cohabiter un visuel enfantin avec un personnage solitaire. Peux-tu me parler de ton intention ?

Jasper : Pendant que j’écrivais Mind Up, je pensais à un homme solitaire et triste qui est coincé dans le chaos de sa propre tête dont il n’arrive pas à se sortir. Et son conjoint veut « le faire sortir » de cette boucle. Avec la vidéo de Mind Up, Juliet et moi voulions mettre l’accent sur le sujet de la chanson. Il s’agit essentiellement de chaos. Mais au lieu de combattre le chaos, que se passe-t-il si on embrasse ce chaos ? Dans cet esprit, on a commencé à dessiner des concepts, écrire des idées, etc. Esthétiquement, on voulait créer une marionnette à partir de Shook.

Pour le plateau de tournage, on a commencé à construire quelque chose de très claustro, pour souligner le sentiment de « no escape ». On voulait utiliser l’animation en stop motion pour obtenir le sentiment de détachement de la réalité. On s’est beaucoup inspirés du travail de Jan Švankmajer qui est la référence en la matière. On a du tout apprendre de fond en comble, c’était un travail très intense mais ça en valait vraiment la peine.

Marin : J’aimerais m’attarder sur un second single, Fighting. Une voix de robot dit qu’il ne faut jamais renoncer, ces paroles font écho à ta vie ?

Jasper : Vers 2016, j’ai traversé une période très difficile. J’ai été hospitalisé pendant sept mois et j’ai souffert de pancréatite pendant un an et demi après. J’ai dû réapprendre à marcher, j’ai perdu 20 kg, c’était très difficile et effrayant. Je n’ai jamais été autant proche de la mort que de la vie. À ce moment-là, je voulais écouter la chanson de motivation ultime. Une chanson sur le fait de ne pas abandonner quand tout est contre toi. J’ai donc décidé d’écrire Fighting. Sur le track, il y a cette voix de robot qui ne cesse de dire qu’il faut continuer à se battre. C’est un peu la même voix que quand j’étais allongé dans le lit d’hôpital, qu’il faut ne jamais rien lâcher.

Soyez rassurés, Shook va mieux maintenant
Marin : Ma dernière question est la signature chez Arty Paris. Quelle est ta définition d’un artiste ?

Jasper : Créer de la musique m’aide à faire face à la vie, c’est une forme de thérapie pour moi. Si je ne crée pas, je ne suis pas heureux. Je m’inspire de la vie quotidienne, du monde qui m’entoure et je veux traduire toutes mes émotions et mes pensées dans ma musique pour me connecter avec les gens. J’aime trouver constamment de nouvelles formes d’expression et je n’ai pas peur d’expérimenter. En tant qu’artiste, je pense qu’il est très important de rester honnête avec soi-même, si on ne l’est pas, la création le reflétera.

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