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On a rencontré Panteros666 et Inès Alpha pour parler cyberpunk et art digital

Sous le pavillon d’HyperAlliance, Panteros666 et Inès Alpha construisent un univers dystopique où se mêlent allègrement kicks d’eurodance et visuels millennial. Sorti sur le label Ultra Music, le nouveau single de Panteros666 malicieusement nommé Catch Me IRL annonce leur propulsion imminente dans l’hyperespace grand public.

Ma première, Inès Alpha, est maquilleuse prothésiste 3D, créatrice de masques surréalistes pour Nike et Zalando, et conférencière à ses heures perdues pour Snapshat. Mon second, Panteros666, s’est fait connaître avec le supergroupe Club Cheval, ex-signature de l’écurie coolos Bromance, et réalisateur de clip à ses heures perdues. Ces « heures perdues » aka pseudo moments d’égarement en dehors de leur discipline habituelle, sont révélatrices de leur habileté à passer d’un domaine à l’autre, et de constituer leur univers quelque soit le média. Le duo iconique se laisse imprégner par nos modes de consommation digitaux, de la musique au visuel, pour influencer à leur tour les tendances mainstream.

Panteros666 marque le présent avec les armes du futur

Le single Catch Me IRL est un tournant pour le producteur désormais installé à Londres. Si la production piano-house avec son drop EDM ravit par sa seule efficacité, le track marque les esprits en propulsant l’underground sur le devant de la scène : la chanteuse Claude Violante dont l’album Armani nous avait tant séduit, Joanna en créature inquiétante nous regardant dans le blanc des yeux, et Inès Alpha en renfort pour les visuels 3D. Le fait que Panteros666 rejoigne le label américain Ultra Music, leader mondial de l’électro dance music, témoigne de cette envie de porter l’art digital à son avènement grand public, et de marquer le présent avec les armes du futur. Embarquement immédiat pour son vaisseau avec Inès Alpha où l’on discute art digital, cyberpunk et 5G, alors qu’ils terminaient leur tournée AV/Live.

Marin : Hello Panteros666 et Inès Alpha. D’où tenez-vous ces influences qui mêlent pop culture et codes Internet ?

Inès Alpha : En ce qui nous concerne, on est très influencé par l’art digital et la culture 3D qui a émergé ces dernières années grâce à la démocratisation des logiciels 3D. Cette esthétique va puiser dans les jeux vidéos, la science-fiction et l’art contemporain. Mais ce vocabulaire a aussi des éléments nacrés, pastels, plastiques et transparents qui s’inspirent de la culture des années 2000, avec par exemple des cyborgs et des androïdes.

Panteros666 : Ce mélange de kitsch et d’avant-gardisme se superposent super bien à la réalité, où des images nous explosent les yeux tous les jours sur Internet.

M. L’art digital annonce le futur de la musique ?

P. Quand j’ai commencé la musique électro, j’ai sorti mes premiers morceaux en MP3. C’était donc déjà 100% digital. Je me suis dit très vite : « Bon bah voilà, je suis de la première génération qui va assister à l’avènement de la première culture 100% digitale. » Tout est maintenant dématérialisé : nos relations, nos amours, notre vie familiale. Vu qu’on a dématérialisé la musique, qui se vit pourtant de manière très physique quand on sort en boîte, je me suis dit qu’il fallait rajouter une couche supplémentaire à l’electro. Elle est venue naturellement du « dieu » Internet, cette grande chose qu’on vénère et dont on ne sait pas si elle va nous détruire ou créer.

M. Votre live qu’on avait pu voir à la Clubsessions08 est finalement un immense moodboard d’influences ?

P. Avant, j’étais tout le temps sur Tumblr. Ma culture artistique s’est plus développée avec Internet que ce que j’ai découvert dans des livres d’art contemporain. Je vais voir plus d’œuvres d’art sur Internet qu’au musée, et je kiffe plus les voir sur Internet qu’au musée. Pour mon live avec Inès, je me suis dit : « Transportons ça dans un club et voyons ce que ça donne ». C’est comme un milliard de scrolls dans une boîte de nuit (rires).

I. C’était important d’ajouter du visuel à la musique de Panteros666 pour amener de l’émotion et faire voyager les gens. La musique en elle-même transporte déjà les gens. Mais en ajoutant cette couche visuelle, on pousse l’imaginaire encore plus loin. L’objectif, c’est de vous faire saigner du cerveau (rires).

M. C’est aussi une manière d’échapper au format club ?

P. Les visuels du digital art permettent de libérer la musique. Parce que sinon, oui, la musique club est très codifiée. C’est fait pour danser. Les producteurs de musique sont obsédés par être dans le bon goût, respecter les règles, plaire aux autres DJs qu’ils adorent. Le but c’est d’exploser les codes vu que chaque choix musical s’insère dans un univers. Si je veux jouer un track acid house avec des voix de bébé accélérées dans un univers tropical avec Bob L’Éponge, les gens vont se dire : « Ah OK, c’est cette musique ». Sans le visuel, je ne me serais peut-être pas permis cette liberté.

I. T’avais souvent un storytelling : « Alors là c’est l’entrée dans la nature, le second track c’est la montée au ciel, la mort et puis la résurrection. » Il fallait évoquer visuellement ces mots-clefs avec le fil rouge que Panteros666 m’avait écrit.

M. Quels créatifs vous obsèdent sur la scène digitale ?

P. Le mouvement est finalement assez jeune. Tout a démarré pour moi avec les visuels 3D punks, DIY et absurdes de Jon Rafman. C’est vachement venu d’une réutilisation de ce qu’on voit sur Internet de manière artistique. Donc il y a beaucoup de citations, de décalage et d’exagération. Les polonais de Pussy Krew ont poussé la barre très haute, tout comme Kim Laughton qui était le premier à faire des natures mortes photo-réalistes en 3D. Il y a eu ensuite les labels Fade To Mind et Night Slugs qui ont proposé des clips avec des visuels 3D. En France, on a rencontré Kill Kyll, Lambert Duchesne, Valeris Media qui est belge… On n’est qu’une poignée de francophones.

I. Ensuite on s’est ouvert à l’Europe. Il y a beaucoup de créatifs de pays de l’Est qui font souvent de la réalité virtuelle avec des logiciels de jeux vidéo comme Unreal Unity. Par exemple, il y a Alpha Rats et Fluffylord qui sont un peu les enfants de Jon Rafman et Kim Laughton.

M. Est-ce que vous avez conscience de faire partie d’une avant-garde ?

P. Hmmm, non (rires).

I. Après on essaie d’aller dans le sens des influences qu’on préfère, qui sont plutôt « avant-gardistes » ou nouvelles. Et on essaie de faire un peu bouger les choses…

P. Franchement, j’ai envie de ne rien faire bouger : chacun fait ce qu’il veut, et je n’ai pas envie d’imposer mes goûts. On nous impose tellement de choses que j’ai envie de ne rien imposer. Dans ma démarche, je ne me dis pas que ça va être super avant-gardiste. On fusionne nos goûts et les obsessions du moment. On fait ce qu’il nous plaît de manière naturelle. Parfois en prenant ma douche, j’ai envie de créer quelque chose et je me demande comment on fait. C’est pas pour bousculer l’ordre établi. J’ai envie que tout coexiste : les gens qui vivent et font comme dans les années 50, et nous qui essayons d’avoir une vision plus futuriste.

M. Vous voyez le futur de quelle manière ?

P. Si on est inspiré par le futur, c’est aussi la chose qui nous effraie le plus (rires). En ce moment, on fait tous des blagues sur la 5G qui va nous transformer en légumes narcissiques, bizarres, et contrôlés par une dictature digitale. On le sait et on se précipite là-dessus (rires). On magnifie plus une dystopie qu’on entrevoit plus vite que les autres.

M. Vous vous définissiez il y a quelques années comme un groupe cyberpunk, ça signifie quoi ?

P. « Cyberpunk » est finalement un terme très années 80 qui évoque Maurice Dantec. Je suis allé voir la définition de « cyber », c’est un terme assez obsolète qui n’a pas réellement de sens. Sinon le « cyberpunk » c’est des augmentations technologiques sur un corps humain. Comme un mec qui aurait perdu sa jambe, et qui se la fait remplacer par un gun.

I. C’est hyper Tarantino (rires).

P. Nous, on n’est pas du tout augmenté par la technologie. Mais en étant huit heures par jour sur un smartphone, on est déjà tous des cyberpunks. Quand je dis qu’on est cyberpunk c’est que tout le monde l’est (rires).

M. Vous aviez sorti le clip d’About You où on peut voir des augmentations digitales ?

I. J’ai fait du maquillage 3D pour ce clip. C’est une manière d’exprimer ma vision de la beauté du futur. Il y a deux univers : l’un angélique sur fond blanc, plus cosmétique, et l’autre diabolique sur fond rouge, plus dégoulinant. Les idées sont venues par ambition esthétique.

M. Qu’est-ce que vous avez envie d’amener par la suite ?

P. J’ai en tête de sortir de la 3D hyper réaliste pour faire quelque chose de plus scénarisé. La création digitale est déterminée par la pratique d’un logiciel et les choses que l’on télécharge, plutôt qu’un discours qu’on va illustrer après. L’art digital est pauvre en terme de critique sociale, même s’il y aura sans doutes des commentateurs qui lui donneront ses lettres de noblesse en l’interprétant. Comme quand tu prends un poème de Baudelaire commenté huit milliards de fois, tu peux te demander s’il a voulu critiquer cet aspect de la société en écrivant l’Albatros. Pas sûr. Mais bon, les visuels 3D seront réenchantés par du sens. La prochaine étape c’est un peu plus d’engagement politique, de scénarisation et de prises de position idéologiques au sein des œuvres.

M. Et comme c’est la tradition chez Arty Paris, quelle est votre définition d’un artiste ?

I. Je dirais que c’est une personne qui va utiliser un médium pour exprimer sa vision personnelle.

P. Pour moi, c’est réussir à transmettre une émotion qui soit captée.

Merci Panteros666 et Inès Alpha.