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Notre interview petit dej’ avec Lucien Bruguière pour son album Piano Matinée

Signé sur Cracki Records, Lucien Bruguière du groupe Lucien & The Kimono Orchestra s’éloigne de ses aventures jazz-funk, disco et pop le temps d’un album solo au piano. Une échappée cosy au milieu de notre dimanche.

Café, croissant, piano. On rencontre Lucien Bruguière pour un petit dej’ dans une brasserie du 9ème arrondissement pour parler de son album Piano Matinée. Le mythique Steinway des Studios Saint-Germain où il a enregistré ses quatorze morceaux est le seul à manquer à l’appel. Il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination pour remplacer les tintements des tasses contre l’acoustique feutrée du studio. On fait un petit effort et les accélérations des scooters s’effacent pour ses compositions down tempo. Dans l’immédiat, son timbre enjoué et ses paroles passionnées écrivent la partition. Échanger avec Lucien Bruguière c’est rêver un peu, écouter son album c’est planer beaucoup. Le vieux brigand de Lucien & The Kimono Orchestra a signé la bande-son de nos rêveries en terrasse.

Le programme de notre dimanche : café, croissant et piano

Lucien Bruguière n’a pas toujours été ce lève-tôt abonné aux cafés parisiens. Il a même longtemps été une figure de la nuit en tant que directeur artistique et activiste de Boiler Room en France. Il n’a pas toujours été un parisien tout court. Lucien a bossé à New-York pour Warp Records, vit une idylle imaginaire avec des compositeurs japonais et s’inspire des BO italiennes des années 60/70. Son label Ventura Records avec lequel il a produit la musique du film L’Âge atomique et son groupe diablement génial Lucien & The Kimono Orchestra en étaient une première synthèse. Son disque Piano Matinée dévoile une ultime touche personnelle en rendant hommage à son grand-père, pianiste d’exception contraint de renoncer à sa carrière pendant la Seconde Guerre Mondiale. Un tête-à-tête matinal avec Lucien et un nouveau jour se lève pour les Bruguière.

Marin : Hello Lucien. Ton album Piano Matinée symbolise ton passage de la nuit au jour depuis tes débuts avec Boiler Room ?

Lucien Bruguière : C’est intéressant parce que les prémisses de l’album Piano Matinée ont commencé il y a un an, et en parallèle de ça, je travaille sur un second album plus arrangé. Quand j’en parle avec Cracki Records, il y a l’album de jour et l’album de nuit. Pour Piano Matinée, c’est même écrit dans le titre. Par rapport à Boiler Room, j’ai adoré cette expérience, mais je me suis rendu compte que ce milieu électro et DJ n’était pas forcément adapté à ce que je voulais. Dans ta vie t’avances, tu vois pour quoi t’es fait, et pour quoi tu n’es pas fait.

M : On te découvre aussi sous un nouveau jour ?

LB : J’ai toujours aimé les musiques de film, le jazz-funk et toutes ces influences que j’ai mises dans mon groupe Lucien & TKO. J’essaie de cheminer vers ce qui  me correspond plus et Piano Matinée est un aboutissement.

M : Dans cette évolution, ton label Ventura Records a été une étape importante ?

LB : Le label a été créé dans la ferme intention de se positionner sur la musique à l’image. On voulait absolument lier l’image au son avec Eliott Paquet qui a créé nos pochettes et en mettant la majorité de nos moyens dans des clips auto-produits. La BO du film L’Âge Atomique était une coïncidence mais ça rentrait clairement dans notre ligne de musique à l’image. Le nom « Ventura » c’est L’Avventura d’Antonioni ou encore Lino Ventura… J’ai pour objectif avéré de faire de la musique à l’image. J’attends de trouver ma scène, mon réalisateur, mon Lelouch.

Ambiance lampadaire et cassettes sixties
M : D’où te vient cette passion pour les BO de film ?

LB : Mon oncle a déboulé quand j’avais douze ans en me donnant ses vinyles des années 60/70 de Jerry Goldsmith, Hugo Montenegro, Henry Mancini, Ennio Morricone… C’est ce qui a forgé ma matrice initiale. Ma première énorme claque a été la BO du Clan des Siciliens composée par Ennio Morricone. Mon chemin, ça a été de vénérer ces BO de films des années 70/80, et aujourd’hui je réapprends à vivre avec mon époque. En ce moment j’aime écouter la sélection faite par SebastiAn pour Le Monde est à toi ou dans un autre registre la composition de Marcin Masecki pour Cold War.

M : Tu me racontes l’histoire derrière ton album Piano Matinée qui est très personnelle ?

LB : C’est un hommage direct à mon grand-père qui était un super pianiste. Il n’a jamais pu en faire son métier à cause de la Guerre et d’une trajectoire familiale difficile. J’aimais l’idée de reprendre le flambeau et d’aller au bout de la quête familiale. Pour faire un parallèle cinématographique, c’est un peu Les Uns et les Autres de Claude Lelouch avec les grands-pères qui ont eu une vie difficile pendant la guerre, les parents qui reprennent le flambeau, et les petits-enfants qui sont plus libres parce que l’époque change. Finalement, mon grand-père a œuvré pour qu’un jour je puisse faire ça, et à mon tour qu’un de mes petits-enfants fasse ce qu’il veut. Cette idée de lignée et de transmission m’intéresse vachement.

M : C’était important d’enregistrer sur le Steinway des Studios Saint-Germain ?

LB : J’avais conscience que ce serait un moment et pas juste de la matière à enregistrer. Cet album a été enregistré dans l’immédiateté en deux jours, on n’a rien trafiqué. Pour faire un date mémorable avec quelqu’un, tu choisis bien ton resto et tu privilégies le moment. Là, il me fallait un endroit où on était complètement immergé dans une ambiance. Le choix du Studio Saint-Germain a été complètement évident. Pour son quartier à deux pas de chez Gainsbourg, pour l’histoire du studio, et la qualité du Steinway. C’est le riche mélomane américain Niels Groen qui trouvait que le piano sonnait tellement bien qu’il lui fallait l’acoustique nécessaire. Il a acheté cet Hôtel Particulier pour construire une pièce dédiée au Steinway.

Un album à déguster pendant un brunch dominical
M : Comment as-tu conçu l’album ?

LB : Je pourrais te dire précisément ce qui est référencé au sein même des morceaux en réécoutant le disque. Le morceau d’ouverture du disque est par exemple extrêmement Vladimir Cosma avec des éléments rythmiques plus pop. Il y a un aspect panaché qui brouille les pistes entre du jazz, une BO japonaise et du classique. Le morceau de fermeture est lui en hommage à Sergueï Rachmaninov que jouait mon grand-père. Ce n’est pas un boulot conscient mais l’évidence surgit a posteriori. Pour moi, c’est vraiment un album photo-souvenir dont le plaisir d’écoute est analogue à regarder des photos d’enfance. Mon plaisir personnel est de le consommer comme ça, après je veux que chacun se l’approprie, et ne pas imposer ma consommation aux autres.

M : Quel est le morceau qui t’as le plus touché ?

LB : C’est Nocturne Lent. Ce n’est pas le morceau qui m’a le plus touché, mais celui qui a capturé le mieux le moment. Je serais incapable de rejouer le solo de fin que je n’avais pas prévu comme ça. Par rapport à la musique enregistrée où tu n’as aucune spontanéité, là j’ai le plaisir de réécouter quelque chose d’inédit et de non-prémédité.

M : C’est la question signature chez Arty Paris, tu n’y échappes pas. Quelle est ta définition d’un artiste ?

LB : C’est quelqu’un qui va vouloir, sans relâche, au péril de son confort, approfondir sa connaissance de lui-même pour approcher l’art le plus authentique possible. C’est ma quête ultime.

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