Que cherchez-vous ?

Interview : Julien Mignot, itinéraire d’un photographe surdoué

Portraitiste des stars et habitué du Festival de Cannes, Julien Mignot devait présenter son exposition Le Photographe et son double jusqu’au 16 mai à Clermont-Ferrand. Les faits sont là : on est québlo à la maison. On a décidé d’imaginer son expo comme si on y était, ou presque, en donnant la parole au premier intéressé. Voici notre entretien enregistré quelques jours avant le confinement.

Comment parler d’une exposition où l’on ne peut pas se rendre ? Forcément en ces temps chelous et plus particulièrement avec Julien Mignot, qui devait présenter jusqu’au 16 mai à l’Hôtel Fontfreyde son exposition Le Photographe et son double, la question s’est posée. Ce devait être un événement majeur pour le photographe qui regroupait plusieurs de ses séries sur 600 mètres carrés, dans une déambulation unique de ce lieu atypique, réparti sur plusieurs étages : « L’Hôtel Fontfreyde ce ne sont pas des pièces qui se succèdent, mais des étages, des mi-étages, des univers assez séparés dans lesquels on peut trouver une continuité. Il y a aussi le fait de s’élever par les escaliers d’une salle à l’autre. Ce qui m’intéressait de montrer là-bas, c’est que je n’ai jamais choisi un univers plus qu’un autre : j’ai commencé au début des années 2000 avec un pied dans l’argentique, et puis il y a eu la révolution du numérique, qui ont bougé pas mal de lignes dans notre métier ».

Paris, le 4 avril 2018. Le Président François Hollande à son bureau rue de Rivoli à l’occasion de la sortie de son livre « Les Leçons du Pouvoir ».

Face au fait établi, on a décidé de se projeter, dessiner les contours d’un imaginaire, établir des murs fantasmés, où seraient suspendues ses œuvres, elles bien réelles. Ce que tend à créer le photographe depuis ses débuts, c’est ancrer les contours d’un réel pour s’en détacher, par son travail photojournaliste au Festival de Cannes pour Grazia et Vanity Fair dans sa série Daily Cannes, comme dans ses séries plus personnelles dans le monde de la webcam porno avec Screenlove ou dans son journal de bord pluridisciplinaire 96 Months : « J’ai un pied partout et j’invite les gens à sortir des cases en faisant l’inverse de ce qu’on leur dit, c’est-à-dire choisir. Je voulais présenter toutes ces facettes avec ce titre en référence à Antonin Artaud : Le Photographe et son Double. C’était une manière de faire dialoguer deux pratiques différentes qui me sont très proches : faire des images c’est sûr, mais aussi aimer les images qui ne soient pas de moi. L’idée était de justifier autant d’hétéroclisme par mon appétit hétéroclite de l’image. »

« J’invite les gens à sortir des cases en faisant l’inverse de ce qu’on leur dit, c’est-à-dire choisir. »

Imagine donc une succession d’étages. La première salle dédiée à son travail au Festival de Cannes, où il se rend pendant une semaine depuis cinq ans, mêle street photographie et portraits : Daily Cannes. Il nous explique : « Je présente dix-huit portraits avec Daily Cannes. Je vais maintenant au Festival de Cannes pour Vanity Fair, on fabrique un quotidien distribué gratuitement sur la Croisette avec une équipe de journalistes de renom, qui ont un siècle de Cannes cumulés à eux seuls. J’étais le petit jeune quand je suis arrivé la première année (rires). Je fais des portraits la journée, et le soir des photos qui montrent à la fois l’effervescence du Festival et le faux fantasme qu’on peut en avoir. Il y a moins de paillettes sur place que depuis sa télé. » Du glamour fantasmé du cinéma à l’écran des fantasmes, il n’y a qu’un pas. On monte d’un étage pour découvrir sa seconde série, Screenlove, dans le monde des webcams porno.

Une variété de corps floutés et de désirs criants

La seconde salle présente de gros blocs de photographies au Leica de webcams porno, volontairement floues pour gommer l’identité, avec leur intérieurs photographiés de manière nette. Pourquoi ce monde plus qu’un autre ? Julien explique : « J’ai d’abord cherché du côté des webcams publiques, mais il ne se passe pas grand chose à part des pandas qui mangent de l’eucalyptus. Et puis Chatroulette était assez préempté par le cul, ce qui m’a poussé à aller voir du côté des webcams porno de manière assumée. Il s’avère que le monde des webcams porno était riche parce que l’acte sexuel arrive assez tard. […] Il y a tout un tas de gens qui ne correspondent pas à la norme sociale des corps et de représentations du désir, qui sont à la fois là pour regarder et pour être vus. Ils allument leur caméra chez eux, on voit leur salon, ce qu’il se passe, quand ils se servent un café. »

« Je me suis dit que si ce voyeurisme était un acte fondateur de ma photographie, quelle est la manière d’ouvrir sa fenêtre ou ses rideaux aujourd’hui ? »

Une question de voyeurisme que Julien rattache à ses premiers émois artistiques : « Un journaliste m’avait demandé à quel moment la photo avait démarrée pour moi. Je ne sais pas à part que j’ai eu un conditionnement du regard qui était particulier. Je vivais sous les toits d’une Mairie avec des grandes fenêtres qui commençaient très haut : il fallait grandir pour voir dehors. C’est quelque chose qui a conditionné une forme de regard, de tension et de curiosité. Quand j’étais ado, il y avait un immeuble en face et j’attendais qu’il se passe quelque chose. Bien sûr, il ne se passait jamais rien (rires). Je me suis dit que si ce voyeurisme était un acte fondateur de ma photographie, quelle est la manière d’ouvrir sa fenêtre ou ses rideaux aujourd’hui ? On se soucie plus de quelqu’un qui pourrait nous voir à poil chez soi que de toutes les caméras qui peuvent nous saisir dans notre intimité. » La présentation des photos dans les blocs prend alors tout leur sens : il s’agit des fenêtres physiques et digitales ouvertes sur un autre monde.

Dix jeunes musiciens de vingt ans ont été photographiés par Julien Mignot

La troisième salle conjugue le passé de Julien au présent de Clermont. La série 20 YO est une ode à la jeunesse à travers des portraits de musiciens de Clermont-Ferrand : « La salle de concerts clermontoise la Coopérative de Mai fêtait ses 20 ans. Ils sont les premiers à m’avoir appelé pour me proposer une carte blanche avec Jean-Daniel Beauvallet (Les Inrockuptibles). Ils se sont souvenus qu’ils avaient un photographe exilé pour qui ça marchait pas trop mal (rires). » Et d’expliquer le projet : « JD suivait 60 personnes de la scène musicale clermontoise, et de mon côté j’ai photographié des gens qui ont l’âge que j’avais en quittant Clermont. On a sélectionné un panel très hétéroclite de quatre filles et six garçons qui ne se connaissaient pas entre eux. Ils avaient tous une façon différente de voir la musique et quelque chose à apporter. Ils sentaient qu’ils avaient besoin de créer mais ils ne savaient pas tous pourquoi maintenant. »

Je n’arrêtais pas de me demander plus jeune : « Qu’est-ce qu’il y a derrière les montagnes ? »

Quand on lui demande s’il éprouve une fierté à revenir dans sa ville, il confie : « Je pensais que je n’allais jamais retourner à Clermont, à part pour voir ma famille […] Oui, j’éprouve une fierté de voir l’engouement autour de l’exposition. Pour deux raisons : la première, c’est toujours valorisant de revenir d’où on vient après un bout de chemin. La deuxième, c’est de faire connaître cet endroit et de partager cette culture photographique dans une ville qui a un énorme potentiel culturel. Je suis très heureux de porter ce flambeau ». La typologie géographique de la ville, coincée entre les montagnes, est si particulière qu’on se demande si elle l’a inspiré : « La ville est tellement emprunte au passage nuageux, que tu passes ta journée à apprendre à bouger tes réglages. Ça me passionnait quand j’étais plus jeune. Et surtout, je n’arrêtais pas de me demander : Qu’est-ce qu’il y a derrière les montagnes ?. Cette curiosité absolue et mon appétence pour l’image sous toutes ces formes viennent de ce transfert là ».

96 Months, sa série la plus personnelle et hétéroclite

Son avant-dernière série sur le parcours s’appelle 96 Months, un puzzle intime publié entre 2008 et 2016, soit chaque mois pendant 96 mois. Une photo, un texte et une playlist qui étaient regroupés dans un livre, et ici présentés dans une cohérence chaotique : « Pendant des années, j’ai essayé de thématiser cette série. Quand je l’ai arrêtée, je me suis rendu compte qu’elle était encadrée par deux événements familiaux sérieux. Ce laps de temps est hétéroclite parce ce que c’est le moment où le regard se forme, et on est percuté par un photographe, puis un autre, par le gros grain d’Anders Petersen ou de Michael Ackerman, et puis on trouve que Guy Bourdin est génial, et ça infuse d’une manière différente. Il y a plein de résurgences de ce que j’ai mangé à ce moment là. C’était une vraie quête d’identité qui n’apparaît pas de manière évidente mais qui a marquée un jalon. […] Le dénominateur commun c’est de créer un support pour que le spectateur puisse se raconter une histoire. »

« C’était une vraie quête d’identité qui n’apparaît pas de manière évidente mais qui a marquée un jalon. »

Et d’arriver au plus proche de ciel avec sa série Airline, en tirage fresson sous le plafond de Fontfreyde, qui s’intéresse à l’horizon depuis le hublot des avions. Quand on lui demande comment il arrive à garder le cap entre ses projets personnels en studio, ses commandes pour la presse, et ses prises de vue spontanées depuis un hublot, Julien confie : « Si on travaille suffisamment chaque domaine, on se rend compte à la fin qu’ils se complètent. » avant d’ajouter : « Je me souviens de ma première année à Cannes, Libération m’avait envoyé à mon retour photographier les migrants à La Chapelle, pendant une semaine, et d’avoir pu travailler super vite avec des célébrités, me mettait à l’aise dans ce contexte plus hostile. Ça me permettait de me concentrer sur ce que j’avais envie de dire et pas la manière de faire des photos. »

Cannes, Roof Top Hotel Marriott, Wednesday 24th of May.
Robert Pattinson, actor in « Good Time » by the Safdie brothers, present the movie in Cannes Film Festival Competition.

On s’apprête à quitter le photographe et fermer les portes de son exposition imaginaire. Mais une dernière question nous brûle la langue : quel est son conseil pour trouver l’équilibre où il réussit à s’épanouir ? La réponse est sans appel : « Lire des livres et aller voir des expos. Je trouve que les réseaux sociaux c’est fabuleux, mais si on continue de regarder Instagram et seulement Instagram, on ne fera plus que des photos de nanas à poil avec un filtre orange, ou un mec en parka rouge au milieu d’une route de montagne avec de la brume. Ça va vraiment être chiant (rires) ». Et de conclure : « Pour les photographes, il faut savoir s’écouter. Je sais que j’avais très peur du portrait mais j’avais envie d’en faire. Quand on a 20 ans, on peut se permettre de tout expérimenter et de faire le tri pour garder uniquement ce qu’il nous plaît ». Alors que Clermont-Ferrand n’a jamais semblé aussi proche, on se quitte avec notre question signature : sa définition d’un artiste. Il réfléchit, ses yeux tressaillent puis s’animent, et dans un souffle : « Un artiste provoque des émotions en transcendant le réel ».

Retrouvez Julien Mignot sur Instagram. L’exposition « Le Photographe et son double » est suspendue jusqu’à nouvel ordre.