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Jérôme Clément-Wilz nous parle de son clip « Nouveau Monde » pour Rone

Jérôme Clément-Wilz nous parle de son clip « Nouveau Monde » pour Rone

Manon Beurlion
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On avait connu Jérôme Clément-Wilz grâce à son documentaire sublime Quand Tout le Monde dort en immersion dans les soirées clandestines parisiennes. Le réalisateur nous entraîne aujourd’hui dans la danse hypnotique du carnaval d’Haïti. Son clip illustre le track Nouveau Monde présent sur le dernier album de Rone, Room With A View. De ses images festives et enivrantes, le réalisateur nous plonge dans une transe collective à la lisière du documentaire.

Manon : Comment as-tu lancé ce projet avec Rone ?

Jérôme Clément-Wilz : Rone m’a contacté pour me proposer de faire le premier clip de son prochain album. Il m’a parlé de son travail avec (La)Horde. Il jubilait de travailler avec la jeune troupe du Ballet National de Marseille. Avec cette pièce, il vivait la transe collective. On a tout de suite senti une vague commune.

 

Dans mes précédents films, j’ai souvent interrogé comment une quête individuelle de dépassement de soi peut être soutenue par une construction collective, par l’amour. Comment un être peut, grâce à l’altérité, se sentir grandi. Dans Un Baptême du Feu, j’ai filmé une bande de jeunes journalistes, juvéniles à certains égards, qui tentent de rester soudés pour affronter la guerre. Dans Printemps, la quête de fusion d’un amour naissant. Dans Être Cheval le bondage (qui vient d’ailleurs de l’anglais « bonding », le lien), dans sa dimension la plus mystique qu’est le pony-play. Dans Quand tout le monde dort, de jeunes masculinités qui se cherchent à travers l’organisation de fêtes clandestines… Quand Rone m’a parlé de son album, j’ai tout de suite pensé à une liesse populaire, et les images d’Haïti me sont revenues.

M. Ce qui est intéressant dans le clip, c’est que les paroles (pourtant tenues par deux grandes figures que sont Aurélien Barrau et Alain Damasio) sont totalement effacées pour laisser place à l’image des corps. Comment le clip a été pensé pour arriver à une telle prouesse ? Laisser l’esprit divaguer pour que notre corps ne fasse qu’un avec ces images ?

J. : Il fallait laisser toute la place aux Haïtien.nes. J’admire Damasio, mais il était inconcevable de plaquer un discours français sur ce qui est vécu là-bas. Avec Cubenx qui a fait le montage son, j’ai beaucoup travaillé l’ajout de sons documentaires dans la musique ; il fallait la réancrer dans le réel, tout en déréalisant les apports documentaires. Le son est une courroie entre le concret et l’abstrait, un torrent trouble certes, mais qui mène vers le ciel.

 

Oui, chorégraphier, et mettre en récit les corps a été l’enjeu crucial : faire que les corps débordent de l’écran, que ce dernier suinte de sueur. Cela vient déjà de ma manière de filmer, en dansant avec la foule, en me laissant emporter par les flots. J’ai ensuite décidé de ne pas trop monter les images, de les laisser vivre. Et, surtout, de maintenir le film dans le magma des corps, de ne pas monter de plans larges, de rester dans un subjectif qui pourrait être celui de plusieurs spectateurs. Du montage à l’étalonnage, nous avons d’ailleurs multiplié les points de vue, comme si on pénétrait un kaléidoscope au ralenti.

M. Pourquoi avoir choisi Haïti ?

J. Je ne me suis pas demandé : « Tiens, mais quel pays vais-je choisir ? » en faisant tourner un globe terrestre. Il se trouve que l’histoire de Un Baptême du Feu m’y a emmené, et que je m’y suis retrouvé happé. J’y vais plusieurs fois par an pour écrire, tourner, participer à des ateliers documentaires, ou simplement voir des ami.es. Un film, c’est souvent assez simple, c’est deux silex que l’on entrechoque.

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M. Cette transe, cette communion, à laquelle on assiste par plans rapprochés pour la sentir au plus proche de nous, nous plonge dans la culture caribéenne. Est-ce une culture qui te touche particulièrement ?

J. J’ai beaucoup d’ami.es caribéen.nes ici à Paris et, oui, ce sont des cultures avec lesquelles je ressens de profondes accointances. Je me reconnais dans la perspective d’Édouard Glissant, qui voit dans la créolisation un « devenir pressenti des cultures du monde ». Nous redeviendrons syncrétiques. Les Caraïbes, et notamment Haïti, sont un creuset où se retrouvent nombre de cosmogonies. J’y retourne continuellement, comme poussé par un ressac.

M. Qu’est-ce qu’être mystique pour toi ? En pleine période de post-confinement, quels sont tes espoirs en ce nouveau monde ?

J. J’aime accepter que le monde ruisselle de mystères, de zones magiques dont des détails simples peuvent être les échos. Une danse étrange, le rire d’un nouveau-né, un arbre décharné. Je crois aussi qu’on est plus forts à plusieurs pour capter ces mystères.

M. Envisages-tu une nouvelle communion, en Europe ? Et est-ce celle que l’on pourrait envisager pour l’après ?

J. J’ai été élevé catholique et me définis maintenant comme animiste, chrétien et queer. Je cherche, depuis des années, des nouvelles formes de communion qui dépassent les rituels figés dans le passé, et qui ne nous ressemblent plus. Avec le collectif Wonder, avec La Tendre Émeute, nous avons, plus ou moins consciemment, renoué avec des phénomènes ancestraux oubliés. La communion se distingue de la spiritualité en ce qu’elle est partagée. Il est temps de bâtir un nouveau récit collectif. De réfléchir comment opérer une communion nouvelle qui ait du sens, aujourd’hui et maintenant. Car seul.es, nous perdrons.

M. Et pour finir, comme c’est la tradition chez Arty Magazine, quelle est la définition pour toi, d’un artiste ?

J. Pour reprendre les mots de mes collègues du Wonder, je crois en la puissance du conteur comme horizon de l’artiste. J’y ajouterai que l’art est anthropologiquement relié au religieux : nous créons des formes qui transcendent, qui font accéder au grand du monde.

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