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Entretien avec Flavia Coelho, une lumière dans la ville

Son quatrième album DNA est la célébration d’un métissage pop entre baile funk, reggae et hip-hop. La plus française des chanteuses brésiliennes témoigne aussi de l’urgence d’un engagement sociétal, à l’heure où la joie de vivre a déserté l’actualité pour se réfugier dans la musique.

À l’autre bout de Paname m’attend Flavia Coelho, et c’est enterré dans un métro crissant que je trace la capitale pour la rejoindre. J’active Spotify pour quitter le long tube noir vers un ailleurs de Bossa Muffin, conscience professionnelle oblige ou besoin d’évasion pressant. Ce sont d’abord les rythmiques afro-caribéennes et reggae de son album DNA qui me cueillent, avant que sa voix chaude ne se charge du décollage. Comandante Coelho pilote mon trajet. Si j’avais trouvé en haut de l’escalator les plages de Rio de Janeiro ou son Nordeste natal, rien ne m’aurait moins étonné. Mais c’est dans le spot parisien de son manager Victor Vagh, autre espace clos et souterrain, que je la vois tout sourire au milieu de ses instruments en soleil de studio.

En 2006, Flavia Coelho est arrivée en France avec 200€ en poche et un rêve en tête : enregistrer son premier album

De la ville que j’ai traversé sans avoir vu, à l’actualité brésilienne que l’on voit sans traverser, Flavia Coelho fait acte de résistance. L’artiste fusionne dans Billy Django l’engagement sociétal à une thérapie dansante par le portrait d’un personnage fictif en lutte contre le pouvoir. À l’obscurantisme politique, elle répond de son flow énergique. Le destin de cette Jedi brésilienne était inscrit depuis toujours dans son ADN. On peut remonter à son enfance hyperactive, quand sa mère exaspérée lui avait mis par dépit un sceau d’aluminium sur la tête en lui disant de chanter. Dans la petite nuit du récipient, elle avait entendu pour la première fois sa voix en réverbération. C’était écrit : Flavia Coelho était promise à rayonner dans l’obscurité.

Marin : Hello Flavia. Ce nouvel album est placé sous le signe de l’audace et du métissage avec des sonorités baile funk, reggae, hip-hop…

Flavia Coelho : Il y a tout ce que j’aime écouter, sur quoi j’aime danser, ce qui fait partie de mon histoire de vie. Tout vient naturellement comme un énorme puzzle où le but principal est d’être au service de la musique. Parfois on commence avec des idées qui nous plaisent, mais est-ce que ça plaît à la musique ? Quand on va partir en live est-ce que ça joue à trois ou quatre, ou est-ce qu’il faut trop réfléchir pour construire ? Je suis dans la recherche de cette osmose en arrivant à jouer le disque à trois sur scène.

M. Où sont nés ces morceaux ?

F. Principalement en voyage au cours des deux années de tournée en Inde, au Brésil, au Canada, beaucoup en Afrique et en Europe. Les morceaux sont nés dans des dictaphones, j’ai des cahiers partout dans mes sacs, et c’est une fois revenue à Paris que j’organise tout mon bordel (rires).

Vert comme la couleur du Brésil, vert comme la lumière de Gatsby le Magnifique, symbole d’espoir de tant de personnages réels et fictifs
M. On sent justement une présence très forte de tes racines africaines…

F. Pour prendre le titre qui tourne le plus, Billy Django, j’avais en tête le Soukous et le N’dombolo venus de Kinshasa au Congo, mais il n’y a qu’eux qui peuvent le faire parfaitement : le rythme, l’accent de la langue dans le chant, le tempo. Je n’aurais jamais la prétention de faire comme eux, alors je le fais à ma sauce avec un kick house et une basse derrière. L’équilibre est dans ce que je retrouve des racines africaines.

M. C’est dans le métissage que tu trouves ton identité musicale ?

F. Et que je reste moi-même. La patte est dans ce que j’essaie d’apporter de différent en gardant ma voix sans essayer d’imiter ou de copier. Je ne veux pas chanter comme Mariah Carrey car je ne suis pas elle, mais je peux peut-être prendre ses mélodies et faire quelque chose de sympa avec.

M. Ton optimisme à toutes épreuves est un autre trait de ton ADN. C’est autant une manière de considérer la vie que la musique ?

F. La « Funnya » c’est mon école, l’école de la Fania All-Stars, Youssou N’Dour, Salif Keïta, Marc Anthony, tous ces chanteurs et musiciens qui ont fait l’histoire de ma vie. La seule façon de s’en sortir quand on naît tiers-mondiste, je suis 100% tiers-mondiste et je n’ai aucun problème à dire ce mot, c’est le sport, la danse et la musique. Le plus grand tube vient de là : « Pronto llegará / El día de mi suerte / Sé que antes de mi muerte / Seguro que mi suerte cambiará ». « Quand est-ce que va arriver le jour où je vais m’en sortir, va t’il arriver avant que je ne meurs ? ». Cette phrase est pleine de douleur et d’espoir en même temps. C’est ma façon de vivre. Je suis dans mes disques ce que je suis dans ma vie.

M. Notamment en chantant dans ta langue natale le portugais ?

F. Pour moi, c’est évidemment important de garder mon héritage brésilien qui est partout : dans ma tête, ma façon de parler et ma musique en l’occurrence. Mais cette fois-ci, les résultats des scrutins m’ont bouleversé et ont fait basculer l’écriture de l’album. Plus que jamais, il fallait que je défende cet album dans ma langue. C’est un album qui est plus politique et sociétal que les autres, même s’il y a aussi des chansons d’amour et de partage. C’était essentiel qu’il n’y ait pas de français contrairement au précédent album [NDLR : sur le morceau Temontou]. Il fallait que j’exprime en brésilien ce que j’avais dans le cœur.

« Je suis dans mes disques ce que je suis dans ma vie. »
M. Comment t’as été impactée par les résultats de l’élection brésilienne, ce drame pour beaucoup de brésiliens et d’expatriés ?

F. Ça m’impacte toujours. J’ai passé trois jours de deuil profond parce que c’est la concrétisation d’un cauchemar qu’on a vu arriver. J’ai même utilisé des mots à l’époque comme « la mort ». C’était une sensation de deuil. On n’attend jamais la mort même quand quelqu’un est malade et va partir. On croit que l’on est prêt mais on ne l’est jamais réellement. C’est exactement ce qu’il s’est passé. Le Brésil que je connais est celui que vous êtes en train de découvrir. Ce qui est une actualité pour vous est une réalité pour nous depuis très longtemps. Je n’aurais pas quitté mon pays s’il était extraordinaire : racisme, inégalités sociales, stigmatisations des minorités, soient-elles sexuelles ou de couleur. Je suis partie parce que c’est comme ça depuis toujours.

M. Tu partages avec Gaël Faye [NDLR : Son visage s’éclaire] cette capacité à surmonter une douleur prégnante et intérieure par la création. Vous avez collaboré sur Balade Brésilienne, c’est quelque chose qui vous a rapproché ?

F. Je fais des featurings seulement avec des artistes avec qui j’ai eu une rencontre forte. Gaël a une personnalité très courageuse, on défend tous les deux les mêmes choses. Nous sommes tous les deux métisses : lui en venant du Rwanda où il est considéré comme un blanc. Moi au Brésil, je suis ni trop blanche ni trop noire. On a toujours des discussions autour des endroits où on a grandi qui sont complètement pareils alors qu’on n’était pas sensé se connaître. Nous avons plus ou moins la même histoire avec des degrés de violence différents.

M. Toujours en Afrique mais plus au sud, t’es allée tourner le clip de DNA dans les rues de Maputo. Pourquoi ce choix du Mozambique ?

F. J’étais allée au Mozambique l’année dernière pour la première fois. Quand je découvre un nouveau pays en Afrique, je retrouve mes racines, je comprends l’histoire de la colonisation de nos pays, je retrouve ma façon de marcher et de parler. Surtout c’est l’Afrique iusophone donc on est plus proches que jamais. J’étais en train d’écrire DNA qui parle de l’acceptation de soi, de retrouver nos racines, d’assumer notre beauté naturelle comme nos qualités, nos défauts, notre personnalité. Je savais que j’y retournerais pour tourner le clip. Quand je suis revenue, je n’ai voulu bosser qu’avec des gens de là-bas, une équipe parfaite qui fait des choses sublimes. Je voulais montrer le métissage qui est malheureusement né à cause d’une tragédie, mais cette tragédie a fini par nous rassembler avec le temps.

M. Plus je t’entends parler de Maputo, de Gaël Faye, des multiples influences de ton album, plus j’ai l’impression que t’aimantes et tu fédères tous ceux qui t’entourent ?

F. Je ne sais pas, c’est toi qui me le dis (rires). Mais c’est vrai que j’aime qu’on se rencontre et qu’il y ait moins d’arrogance. Je suis comme tout le monde, je suis addicte aux réseaux sociaux, mais une fois sortie de l’écran comment t’es dans la vie réelle ? Je suis née à 100% des rencontres. Si je fais de la musique, c’est parce que quelqu’un m’a donné ma chance en me disant : « Tu veux chanter ? Viens, je vais t’aider à faire de la musique ». Je n’avais pas de thunes pour faire le Conservatoire, j’ai appris dans la rue avec les gens. Si on parle ensemble aujourd’hui et tous les rêves que je vis, c’est grâce à toute une chaîne de gens qui m’ont aidé à être ici. Je dois continuer le chemin sur lequel la vie m’a mise.

Flavia Coehlo entourée de son crew : le manager et claviériste Victor Vagh-Weinmann à droite, et le batteur Al Chonville à gauche
M. Si j’étais le bon génie des rencontres, quelle collaboration rêvée aimerais-tu réaliser ?

F. Oula, il y a du monde ! J’aimerais bien faire un truc avec Booba pour ce qui est du rap, j’adorerais aussi collaborer avec Paul Kalkbrenner, Will.i.am, Roberto Fonseca, Rosalía, Christian Olivier des Têtes Raides, qui est pour moi un des plus grands auteurs de la chanson française. Il y a tellement de gens avec qui j’aimerais faire des choses, et tous ceux que je ne connais pas.

M. Peut-être que tu rencontreras un de tes futurs featurings en concert. T’es connue pour avoir une relation extrêmement forte avec ton public ?

F. Il faut que je regarde les gens dans les yeux, j’aime aller les rencontrer à la fin des concerts, écouter leurs états d’âme. Parfois je passe plus de temps sur le stand de merchandising que sur scène (rires). J’ai envie de toucher les gens, de les sentir, j’aime vraiment l’humain. J’ai fait l’émission Quotidien de Yann Barthès, il y avait un million et demi de personnes qui nous ont vu. À la fin on est rentré à la maison et on a fait des pâtes. Ça n’existe pas pour moi Flavia sur scène et Flavia dans la vie, il y a mille Flavia et tout ce qu’elle veut c’est être avec des gens.

M. Ma dernière question est la signature chez Arty Paris. Quelle est ta définition d’une artiste ?

F. Être en accord avec sa pensée. Tout ce que les gens veulent des artistes c’est qu’ils soient vrais, pas qu’ils suivent des mouvances, et pour ça il faut être en accord avec soi-même. Quand j’écris mes paroles et quand je chante, il faut que je pleure, que je ris, et que j’assume suffisamment tout ce que je suis en train de dire.

FLAVIA COELHO À LA CIGALE

Mardi 29 octobre 2019 à partir de 19H30
À la Cigale, 120 boulevard Rochechouart, 75018 Paris

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