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Interview pour Chien de garde : les crocs du nouveau cinéma québécois

Représentant du Canada aux Oscars, nous avions interviewé sa réalisatrice et son producteur avant même la sortie du film au Québec.

L’histoire n’est pas commune. À la faveur d’une bande-annonce likée sur Vimeo, nous avions pris contact avec la réalisatrice de « Chien de Garde », Sophie Dupuis, et son producteur de Bravo Charlie, Étienne Hansez. Quelques mois plus tard, ce seront les éloges de la réception critique au Québec, la pluie de récompenses, et la course aux Oscars. Retour sur une rencontre qui nous confirme que le talent paie toujours.

Chien de Garde est une tragédie grecque au cœur du quartier résidentiel de Verdun, à Montréal. JP (Jean-Simon Leduc) habite dans un petit appartement avec son frère Vince (Théodore Pellerin), et sa mère Joe (Maude Guérin). Dans une cellule domestique instable, JP accepte des missions pour son oncle Dany (Paul Ahmarani), un petit dealer aux grandes ambitions. Réussira t-il à remonter la pente glissante qui le mène vers la criminalité ?

Donnez moi un poil de folie, une niche familiale et les crocs d’un homme-enfant : voici le cocktail explosif de Chien de Garde. Comment s’affranchir des liens du sang sans renier qui l’on est ? Sorti le 14 novembre en France, la presse acclame le style franc et direct du premier long métrage de Sophie Dupuis.

En 2018, une vague d’auteurs québécois brise le diktat d’une certaine cinéphilie, en communiquant des récits bouillonnants d’énergie. Proposition majoritairement invisible en France, “Isla Blanca” de Jeanne Leblanc, “Ailleurs” de Samuel Matteau, “Les scènes fortuites” de Guillaume Lambert en incarnent les plus belles réussites. Chien de Garde se place indiscutablement dans le haut du panier.

Comment s’est passée votre collaboration sur Chien de Garde ?

Étienne : Mon grand intérêt est d’être au plus prêt du développement, dès les premiers balbutiements des histoires. Ça va me permettre d’être la personne qui va maîtriser le plus les intentions du film avec l’auteur. Je serais en mesure de prendre les meilleures décisions lorsque les contraintes financières nous y obligent. Être là dès les premières idées m’a permis de cerner les besoins de Sophie, et pourquoi elle doit raconter cette histoire.

Sophie : Ça n’existe pas un producteur aussi présent en développement qu’Étienne. Je constate que j’ai besoin de lecteurs pour m’aider à avancer, échanger en ping pong. Je suis considérée comme quelqu’un qui écrit vite, mais c’est grâce à quelqu’un comme Etienne qui lit, qui me challenge, qui me pose de bonnes questions.

Le réalisme semble être votre ligne directrice à tous deux…

S. Le réalisme est super important pour moi, c’est mon style, ma manière de communiquer. Souvent quand j’aborde un sujet je vais faire énormément de recherches, je vais aller rencontrer des gens, je leur téléphone. J’ai l’impression que je dois donner une voix à ceux qui n’en auraient pas autrement.

É. Je sens cette authenticité dans le rapport de Sophie aux personnages, dans son rapport à comment raconter une histoire. Au Québec on dit qu’il “n’y a pas de bullshit”, Sophie est quelqu’un de droite dans sa manière d’aborder ses histoires. Un personnage est aussi beau pour elle avec ses défauts, avec ses peines, avec ses incapacités à agir. Ces personnages ont été inspirés par des personnes qu’elle a rencontré en vrai.

S. Mes personnages existent en vrai, mais ce sont des inspirations. Ils sont vraiment fictifs. La réalité est un déclencheur, comme dans Chien de Garde.

Comment choisit-on deux frères en casting…

S. Pour trouver des frères, ça a été compliqué. Nous on cherchait notre JP, on cherchait Jean-Simon. On a vu 200 jeunes dont des non-professionnels, parce que je ne trouvais pas dans les agences. L’agente de Jean-Simon nous le proposait tout le temps, mais je ne voulais pas le voir parce que je le trouvais trop vieux. Quand je l’ai vu, ça a été un choc. […]

Quand on a confirmé Théodore et qu’on a rencontré Jean-Simon, on a fait des call-backs. On voulait voir si le match fonctionnait, on a testé la complicité, l’énergie ensemble.

Comment se projette t-on dans cet univers masculin…

S. Je pense que comme des cinéastes hommes ont écrit de beaux rôles pour les femmes, pour moi ce n’est pas un obstacle de parler d’hommes.

É. Sophie a cette capacité incroyable de rendre un univers masculin dans une précision très forte. Mettre en scène des hommes est très maîtrisé chez Sophie. Elle a cette capacité en tant que scénariste et réalisatrice à aller au bout de personnages masculins que d’autres hommes ne sauraient pas faire.

Vous avez casté la chanteuse Marjo, une icône chez vous…

S. Elle joue le boss d’un cartel de drogues. On voulait une femme forte, avec qui on ne peut pas niaiser. Le nom de Marjo est venu comme une évidence.

Quand elle est arrivée sur le plateau toute l’équipe était impressionnée, car c’est quelqu’un qui a marqué nos vies. Elle est arrivée avec une énergie incroyable, son enthousiasme, son rire. Elle n’était là que 3 jours, mais le fait de voir Marjo au cinéma c’est quasiment historique.

Comment conçois-tu la direction d’acteurs ?

S. Je fais énormément de répétitions. Pour Chien de Garde, on avait 5 semaines. On a beaucoup de scènes qui se passent dans l’appartement familial, un appartement qui était à côté de nos bureaux de production. On faisait nos répétitions dans les pièces où les acteurs joueraient pour le film.

É. Si je n’avais pas fait le court métrage « L’Hiver et la violence » avec Sophie, ça ne serait pas aussi instinctif de consacrer autant d’argent à ces répétitions. L’intérêt d’être dans la continuité entre un producteur et une réalisatrice est fondamental.

On dit que les premiers films réussis sont ceux que l’on conçoit comme les derniers…

S. Je suis vraiment convaincue que le premier film est super important, car on doit montrer ce que l’on a dans le ventre. C’est un film signature. On n’a pas beaucoup le droit à l’erreur, il y a tellement de gens talentueux qu’il faut vraiment tout donner.

De toutes façons, faire un film est un privilège pour moi : il faut être là pour les bonnes raisons. Chaque film qui m’habite est une obsession, c’est aussi important que manger, boire, respirer. Je suffoque si ça ne sort pas de moi.

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