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Focus : Jeanne Grouet, à la découverte des textures de l’Iran

Traduction par Bibbi Abruzzini / En partenariat avec EasyClap.

[English version below] Revenue d’une résidence photo en Iran, Jeanne Grouet a participé à l’exposition collective « Mother Earth » en duo avec une artiste perse.

Dans le cinéma, l’éternelle guéguerre entre les férus de numérique et de pellicule fait rage depuis des années. D’un côté, les partisans d’une esthétique ultra-réaliste portée à son apogée par Michael Mann avec le remake de Miami Vice. De l’autre, les fétichistes du 35mm parmi qui Christopher Nolan, Wes Anderson et Quentin Tarantino. Si Jeanne Grouet était réalisatrice, elle rejoindrait le second camp. À la différence près que la photographe imprègne ses clichés d’un ultra-réalisme saisissant. On pourrait connaître cette main posée sur une épaule, ces fleurs effleurées du bout des doigts, ces jambes croisées sur un sofa. Comme des arrêts sur image du film de notre vie. Son esthétique se construit dans des moments suspendus qu’une caméra ne saurait capturer, et par là réunit les deux écoles : la texture du réel et le grain de l’imaginaire.

Un travail de résidence mené entre Téhéran, Ispahan, Chiraz et Yazd

Jeanne nappe son travail photo d’une présence granuleuse, presque fantomatique. Plus que n’importe quelle autre, sa dernière série côtoie l’irréel en s’éloignant de nos quotidiens occidentaux pour s’aventurer en Iran. Le pays des rêves et des dérives, pour citer Reza et Manoocher Deghati. Ses souvenirs voilés de textures usées sont comme les ruines de Persépolis : l’événement se dérobe dans l’histoire qu’il raconte. Naturellement, on se fait des films en ajoutant 23 images par seconde au cliché original. On se raconte l’avant et l’après, le pourquoi et le comment, l’émotion et l’action. Ce n’est ni du photo-reportage ni de la photographie abstraite, mais une photo-mémoire où se niche nos projections. Avec Jeanne, le trip visuel devient un voyage intérieur.

Marin : Hello Jeanne. Peux-tu te présenter en 3 emojis ? Tu nous expliques leur signification ?

Jeanne : Pas facile de se présenter en emojis pour moi, mais essayons :). Et puis comme cela signifie image et lettre, cela devrait me parler puisque l’image comme le texte font partie intégrante de mon travail.

📷 Évidemment, un appareil photo autour du cou avec un grand sourire.

Le drapeau de la Terre parce qu’être photographe c’est aussi voyager, découvrir, aller à la rencontre de l’autre.

📖 Et pour finir, un petit livre à la main, je suis toujours plongée dans un roman. C’est la panique quand je n’en n’ai pas un d’avance de prévu (rires).

M. En général, quel élément va te pousser à cliquer sur ton obturateur ?

J. Ce qui me pousse la plupart du temps à déclencher peut se résumer à une ambiance dans laquelle je me sens bien, à l’aise. Il faut en général que plusieurs éléments s’alignent, comme les planètes, pour que je me dise : « Oui, appuie ! ». Il s’agit d’abord d’une impression visuelle qui me saisit, elle même s’appuyant sur une forme et une couleur en harmonie l’une avec l’autre.

Si ce que je vois crée un motif dans ma tête et si l’atmosphère est juste, calme, sereine, alors j’appuie. Ce qui me procure un grand sentiment de bien-être (mais qui malheureusement ne garantie pas la qualité de la photo – mais me rend heureuse sur le moment, ce qui est déjà beaucoup). Parfois, cela se fait très rapidement, en une seconde, parfois cela prend plus de temps et il faut que je sois patiente, que j’attende que l’alignement se fasse, sans être pressée. Et puis parfois, le moment passe, et il n’y a plus de photo à faire.

M. Tu présentes souvent ton travail photo en diptyque sur Insta. Comment te vient l’association des textures, des couleurs et des formes ?

J. Et bien c’est justement cela, le rapprochement de deux images se fait généralement pour moi grâce aux textures, aux couleurs et aux formes qui à un moment donné matche et me semble pouvoir se côtoyer assez longtemps. Et quand l’association fonctionne, c’est comme si une troisième image apparaissait, une image imaginaire et mentale qui résulte de cette alchimie. C’est assez magique.

Je travaille par intuition, par observation et en essayant parfois de nombreuses fois avant de trouver la bonne combinaison. Mais cette combinaison n’est jamais fixe pour moi, elle peut et se doit d’évoluer dans le temps, il n’y a rien de figé ni de gravé dans le marbre. Les photographies bougent avec le temps et le ressenti que l’on en a évolue aussi.

M. Si tu devais constituer un diptyque avec l’un de tes photographes préférés, ce serait qui ?

J. Oh ! Je pense, non je suis certaine, que se serait avec Daido Moriyama parce que son univers me touche énormément, que ses noirs et blancs sont sublimes et si puissants. Et que pourtant il ne cherche ni à être à la mode, ni à faire genre, ni à se donner du style, ses photographies sont juste là, avec une présence si forte, si envoûtante. Ses images regorgent de mystère, de poésie, de mouvement, de vie.

Également parce que c’est quelqu’un qui travaille aussi beaucoup par instinct avant de déclencher sans vraiment rendre l’acte de photographier cérébral mais plutôt instinctif, qui viendrait du cœur et du ventre plus que de la tête – tout en alimentant son travail de textes, de récits, de réflexion sur le monde qu’il photographie et la façon dont il a choisi de le restituer.

M. Toujours dans le registre des souhaits à exaucer, si je t’offre un billet d’avion tu pars où tout de suite ?

J. Un petit tour du monde serait bien… Avec un aller depuis Paris et un retour indéfini. Plus sérieusement, la Birmanie m’attire en ce moment sans raisons précises, et puis j’ai hâte de retourner en Iran. Pour essayer de continuer le travail amorcé en août.

M. Tu me montres ta photo préférée ?

J. Pas facile comme question, mais puisque l’Iran est mon actualité… J’en choisis une de cette série (en cours d’élaboration).

M. J’allais justement y venir, tu ma racontes ton expérience de fou en Iran ?

J. Oh oui avec plaisir, c’était incroyable et quand j’y repense je me demande encore parfois si je ne l’ai pas rêvé. Je dois commencer par remercier une grande amie, artiste et commissaire d’exposition, Sajede Sharifi, qui m’a fait confiance et m’a donné cette chance incroyable de faire partie du duo inaugural de l’espace qu’elle a créé à Téhéran. Un lieu de création, d’exposition, de rencontres, de résidence, ouvert aux artistes et dont la pierre angulaire est de créer des ponts et de faire se rencontrer un artiste iranien et un artiste étranger lors de chaque nouvelle exposition.

Une fois que nous nous sommes mises d’accord sur les séries à présenter et la sélection des images, je lui ai laissé carte blanche pour le commissariat et le résultat était parfait, intelligent, cohérent, elle a vraiment fait un travail de fou. J’ai pu trouver mes repères assez facilement à Téhéran et j’étais entourée d’une équipe incroyable, assez jeune, de la galerie avec qui nous avons passés des moments formidables et festifs.

Pour le travail de résidence, j’ai fait des allers et retours seule entre Téhéran, Ispahan, Chiraz et Yazd. Ces moments de solitude photographique ont été merveilleux, enrichissants et si apaisants. J’ai pu commencer à découvrir un pays, ses habitudes, ses gens, ses odeurs, et essayer de les photographier, de les saisir dans un petit rectangle. Comme dans l’ensemble de mon travail, il s’agissait pour de moi de créer une sorte de cartographie émotionnelle de l’endroit, de tenter de trouver une façon de retranscrire les émotions et sensations en formes, couleurs, matières… Je pense qu’il y a vraiment un avant et un après Iran pour moi maintenant.

M. Ma dernière question est la signature chez Arty Paris. Quelle est ta définition d’une artiste ?

J. Wahou, vaste question à laquelle je n’ai jamais vraiment réfléchi. Peut-être qu’une artiste est quelqu’un toujours en quête de quelque chose, toujours dans le mouvement, dans un état de recherche et qui n’est jamais entièrement satisfaite du résultat :). Et puis un artiste tente des choses, n’a pas peur de ne pas savoir, de se remettre en question. Il teste, différents matériaux, différents moyens d’expressions, il tâtonne la plupart du temps sans espérance de résultat. C’est le parcours et le chemin qui comptent plus qu’autre chose.

Retrouvez Jeanne Grouet sur EasyClap.

As she returned from a photo residency in Iran, Jeanne Grouet participated in the group show « Mother Earth » in a duet with a Persian artist..

In cinema, the eternal war between digital and analog film lovers has been raging for years. On the one hand, the proponents of an ultra-realistic aesthetic brought to its peak by Michael Mann with the remake of Miami Vice. On the other, the 35mm fetishists among whom we find Christopher Nolan, Wes Anderson and Quentin Tarantino. If Jeanne Grouet was a director, she would join the second gang. With the difference that the photographer imbues her clichés with a striking ultra-realism. One could recognize this hand resting on a shoulder, these flowers touched with fingertips, these legs crossed on a sofa. Like frozen frames in the movie of our life. The aesthetic is built in those suspended moments that a camera can not capture, and thus brings together the two schools: the texture of the real and the grain of the imagination.

A residency work carried out between Tehran, Isfahan, Shiraz and Yazd

Jeanne tablecloths her photo work with a gritty, almost ghostly presence. More than any other, her latest series meets the unreal by moving away from our Western dailies to venture into Iran. The land of dreams and excesses, to quote Reza and Manoocher Deghati. Veiled memories of worn-out textures are like the ruins of Persepolis: the event recedes into the story it tells. Naturally, we make films by adding 23 images per second to the original shot. We talk about before and after, why and how, emotion and action. This is neither a photo reportage nor abstract photography, but a photo memoire where our projections nestle. With Jeanne, the visual trip becomes an inner journey.

Marin : Hello Jeanne. Can you introduce yourself in 3 emojis and explain the meaning ?

Jeanne : Not so easy in emojis for me, but let’s try 🙂 And as it means visuals and words, it should speak to me since the image as the text are both an integral part of my work.

📷 Obviously, a camera around a neck with a big smile.

The flag of the Earth because being a photographer is also traveling, discovering, going towards others.

📖 And finally, a little book, I’m always immersed in a novel. I panic when I do not have the next thing to read one planned (laughs).

M. In general, which element will push you to click on the shutter ?

J. What triggers me most of the time can be summed up in an atmosphere in which I feel comfortable, at ease. It is generally necessary that several elements are aligned, like the planets, so that I say to myself: « Yes, click now! ». It is first of all a visual impression that grabs me, based on a shape and a color in harmony with each other.

If what I see creates a pattern in my head and the atmosphere is right, calm, serene, then I click. This gives me a great sense of well-being (but unfortunately does not guarantee the quality of the photo – but makes me happy in the moment, which is already a lot). Sometimes it happens very quickly, in a second, sometimes it takes more time and I have to be patient, waiting for the alignment to take place, without being in a hurry. And sometimes, the moment is gone, and there is more photo.

M. You often present your photo work in diptych on Insta. How does the combination of textures, colors and shapes come to you ?

J. Well that’s it, the two images are generally brought together for me thanks to the textures, the colors and the shapes that at a given moment match and seem to be able to mix with each other long enough. And when the association works, it’s as if a third image appears, an imaginary and mental image that results from this alchemy. It’s pretty magical.

I work by intuition, observation and often trying many times before finding the right combination. But this combination is never fixed for me, it can and must evolve in time, there is nothing fixed or engraved in the marble. Photographs move with time and the feeling that we have changes as well.

M. If you had to make a diptych with one of your favorite photographers, who would it be ?

J. Oh ! I think, no, I’m sure, it would be with Daido Moriyama because his world touches me so much. His black and white photographs are sublime and powerful. And yet he does not seek to be fashionable, his photographs are just there, with a presence so strong, so mesmerizing. His images are full of mystery, poetry, movement, life.

Also because he is someone who works so much by instinct without really making the act of photographing cerebral but rather instinctive. Coming from the heart and belly rather than from the head – while feeding his work with texts, stories, reflections on the world he is photographing, and the way he chooses to portray it.

M. Always in the register of wishes to grant, if I offer you a plane ticket right now, where would you go?

J. A small tour around the world would be nice … From Paris with an indefinite return. More seriously, Myanmar is attracting me right now for no specific reason, and then I can not wait to return to Iran. To try to continue the work begun in August.

M. Can you show me your favorite photograph?

J. Not easy, but since Iran is what I am working on at the moment … I choose one of this series (ongoing).

M. I was just going to come back to that, can you tell me about your crazy experience in Iran?

J. Oh yes with pleasure, it was incredible and when I think about it I still wonder sometimes if I did not dream it. I must begin by thanking a great friend, artist and curator, Sajede Sharifi, who trusted me and gave me this incredible opportunity to be part of the inaugural duo of the space she created in Tehran . A place of creation, exhibitions, meetings, residencies, open to artists and whose cornerstone is to create bridges and match an Iranian artist to a foreign artist for each new exhibition.

Once we agreed on the series to present and the selection of images, I left her carte blanche and the result was perfect, intelligent, consistent, she really did a great job. I was able to find my bearings quite easily in Tehran and I was surrounded by an incredible team, quite young, from the gallery, with whom we had great and festive moments.

For the residence work, I traveled back and forth between Tehran, Isfahan, Shiraz and Yazd. These moments of photographic solitude were wonderful, rewarding and soothing. I could begin to discover a country, its habits, its people, its smells, and try to photograph them, to portray them in a small rectangle. As with the rest of my work, it wanted to create an emotional mapping of the place, to try to find a way to transcribe the emotions and sensations in shapes, colors, materials … I think that there is really a before and after Iran for me now.

M. My last question is our signature at Arty Paris. What is your definition of an artist?

J. Wow, a vast question to which I have never really thought. Maybe an artist is someone always looking for something, always in motion, in a state of research and who is never completely satisfied with the result :). And then artists try things, are not afraid of not knowing, to question themselves. They test, different materials, different means of expression, they fumble most of the time without expectation of result. It is the path and the process that counts more than anything else.

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