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« Maternal » : de la douleur et de l’amour de se considérer mère

Le movie of the week au cinéma, c’est lui : Maternal fait partie de ces films d’une beauté latente et touchante auxquels on continue de penser dans les jours qui suivent la projection. Il s’agit d’une œuvre intelligente, puissante, remarquablement écrite, et très bien réalisée.

Paola quitte l’Italie pour Buenos Aires où elle doit terminer sa formation de Sœur au sein d’un foyer pour mères adolescentes. Elle y rencontre Luciana et Fatima, deux jeunes mères de 17 ans. À une période de leur vie où chacune se trouve confrontée à des choix, ces trois jeunes femmes que tout oppose vont devoir s’entraider et repenser leur rapport à la maternité.

Tendresse et tressage de nattes
La maternité sous toutes ses formes

Il faut savoir qu’en Argentine, le code pénal de 1921, toujours en vigueur aujourd’hui, ne dépénalise l’avortement qu’en cas de danger pour la vie ou la santé de la femme enceinte et en cas de viol. Les foyers pour mères adolescentes y sont donc nombreux. Le film ne porte néanmoins aucun message politique – la question est celle de la maternité, de notre rapport à elle, sociétal et féminin. Les femmes du film incarnent différentes mères : la mère de sang, qui ne fait pourtant preuve d’aucun instinct maternel ; la mère de fait, celle qui éduque et aime malgré elle ; celle qui apprend lentement, de gestes doux en déclarations innocentes, à aimer son enfant né d’un viol ; puis la mère religieuse, évidemment. Toutes ces femmes se rencontrent, s’influencent, se bousculent. Toutes apprennent à aimer.

La caméra de Maura Delpero, dont c’est le sixième long métrage, suit les mouvements des deux forces en présence et traduit leur état d’esprit : elle déshabille parfois les adolescentes, les scrute, ces jeunes filles bruyantes, colériques, souvent inattentives, tandis que le cadre fixe et habilement composé transmet le calme et la bienveillance dont font preuve les bonnes sœurs à l’égard de leur brebis égarées. Maternal est une œuvre toute en regards, parfois en silences lourds de sens et en gestes mesurés. La réalisatrice n’oublie cependant pas les enfants, dont l’apprentissage de la vie se forge en réaction aux comportements forcément adolescents de leurs gardiennes légales.

Conversation secrète
L’instinct maternel sous toutes ses coutures

Les personnalités distinctes prennent le temps de se construire, à chaque dialogue, chaque interaction. Le temps passe dans ce foyer et les amitiés se font, se défont. Pour ces adolescentes belliqueuses, les bonnes sœurs deviennent des mères, elles qui ont fait le vœu pieux de ne jamais avoir d’enfant. Le film repense la maternité et l’assimile, en tout cas la corrèle, à l’instinct maternel. Cet instinct maternel, il est celui de protection, d’éducation, de transmission. Devient parente de fait celle qui s’occupe quotidiennement de l’enfant sans défense, malgré l’absence de lien de sang. Il peut en fait y avoir un message politique, en tout cas social, en filigrane : au-delà de la sacro-sainte conception chrétienne de la parenté mixte comme socle de la famille, n’importe quelle femme peut devenir mère si elle le choisit. Sans porter le moindre jugement, au fur et à mesure de la construction narrative des rapports créés entre chaque protagoniste, le film déroule une touchante et puissante histoire à hauteur humaine, magnifiée par la performance collective de comédiennes en état de grâce.

Lidiya Liberman, qui incarne Sœur Paola, cette jeune femme en proie à des doutes immenses et irrésistibles, est absolument parfaite. Elle compose toute en retenue, en limites, avant de tenter peut-être l’impensable, l’impardonnable. Ses partenaires, qui portraiturent les deux jeunes Luciana la rebelle et Fatima l’effacée ajoutent à chaque scène la tendresse, la sensibilité, la tension et parfois la violence sourde qui habitent et entourent ces foyers où des enfants apprennent à grandir sous le regard conjoint de leurs mères et du Christ.

Les jurés du festival de Locarno ne s’y sont pas trompés en décernant à la réalisatrice et son film le Prix du Jury œcuménique : la juste maîtrise morale et l’esthétisme minutieux de l’œuvre en font un long métrage à la portée universelle, et indispensable aujourd’hui.

MATERNAL

Réalisé par Maura Delpero
Avec Lidiya Liberman, Denise Carrizo, Agustina Malale

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