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[Critique] « Les Misérables » n’est pas seulement un film sur les violences policières

Membre du collectif Kourtrajmé, Ladj Ly a gagné le cœur de la critique au Festival de Cannes, dont il est reparti avec le Prix du Jury sous le bras. Représentant de la France aux Oscars, « Les Misérables » continue son ascension fulgurante de Montfermeil à Los Angeles. Mais quel en est vraiment le sujet ?

15 juillet 2018. La Coupe du Monde vient d’être gagnée et le pays rugit de joie. Dans cette communion collective comme Paris n’en connaît que rarement, une bande de jeunes ados exulte au milieu des Champs-Elysées, tous fiers de porter les couleurs françaises, loin de leur banlieue de Montfermeil. Ladj Ly pose sa caméra dans l’effervescence, attrape l’ivresse festive qui s’est emparée de la France, lançant son film sur les rails énergiques d’une grande communauté républicaine. Les différences ne comptent plus, et de cet idéal il sera question en revenant à Montfermeil, cloisonné par les intérêts de différents groupuscules qui le composent, luttes de pouvoir intestines où l’État n’est qu’une composante parmi d’autres. Les Misérables évoque ces idéaux perdus loin du chicos 8ème arrondissement par son retour à la réalité du 93.

Non, ce n’est pas un pamphlet anti-flics, mais un constat lucide de la vie d’une Cité

Pour un film qui a été présenté par la presse généraliste comme un pamphlet anti-flics, la première surprise est de découvrir qu’on suit une équipe de la BAC. Stéphane (Damien Bonnard), le nouveau venu de l’unité assimile les codes propres à la cité, en accompagnant le regard du spectateur dans ce milieu en vase clos. À ses côtés, Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Didier Zonga) sont deux cow-boys qui prétendent se faire respecter, alors qu’ils sèment la terreur dans le quartier. En les suivant au cours d’une journée, Ladj Ly nous balade entre les tours pour déconstruire les clichés un à un : les Frères Mus’ ne sont pas de dangereux terroristes mais des religieux pacificateurs, les kids ne mordent que si la caravane policière aboie, le Maire n’est diligenté que pour régler les petites affaires du quartier. Pas de focus sur les trafics de drogue ou d’armes, désolé on n’est pas dans Zone Interdite.Arrêtons de comparer Les Misérables à La Haine de Mathieu Kassovitz, ou Ma 6T va cracker de Jean-François Richet. Arrêtons même de parler de « film de banlieue » . OK, l’argument commercial est imparable. Mais parle t-on de « films de Rive Droite » pour Christophe Honoré, Louis Garrel et Cédric Klapisch ? Les Misérables n’a pas d’égal dans sa proposition lucide et humaniste. Car Ladj Ly s’efforce de présenter les protagonistes et leurs enjeux sans manichéisme, au cours des quarante premières minutes quasi-documentaires. Le réalisateur et son co-scénariste Giordano Gederlini s’attachent à humaniser chaque personnage et en premier lieu les policiers de la BAC, que l’on suit jusqu’à leur foyer familial, avec les mêmes trajets interminables en RER, dans une banlieue similaire à Montfermeil. Les fonctionnaires sont le reflet d’une société livrée à elle-même où ils jouent leur carte sur l’échiquier local. Par cet aspect, Les Misérables emprunte davantage à la tradition du film politique américain agrémenté d’une structure chorale.

Non, Les Misérables n’est pas un film de banlieue qui jouerait sur le terrain de La Haine

L’événement déclencheur qui va bousculer l’ordre établi est le vol d’un lionceau. Qui a kidnappé le petit bébé des gitans ? Derrière cette incursion à la lisière du fantastique dans une société où tout est ultra normalisé, ce sont les kids à l’origine de l’emprunt frauduleux qui vont ouvrir la porte des enfers. Ces gavroches de la France arc-en-ciel célébrée quelques jours plus tôt, deviennent les parias des grands frères du quartier, loin des terrains de foot moscovites où la diversité est érigée en modèle national. Plus que jamais, la réalité prend pas sur la fiction quand Emmanuel Macron déclare être « bouleversé » par le film… Les Misérables ébranle l’éveil des consciences autant que l’organisation parfaitement codifiée de la cité. De là, Ladj Ly va engager son récit dans une course poursuite haletante, ponctuée de séquences brillantes en huit-clos, avant de clore par un final explosif de brutalité et de violence, écho direct à l’ouverture festive.

Oui, Ladj Ly porte un regard humaniste sur des quartiers trop longtemps délaissés

Avant de passer à la fiction, Ladj Ly s’est fait connaître pour ses vidéos de copwatch, un mouvement né à Los Angeles que l’on traduit littéralement par « surveillance de police », en filmant une bavure au pied de son immeuble. Plus tard, c’était le documentaire « 365 jours à Montfermeil » où il témoignait des émeutes de 2005. Si un cinéaste est alors né, son propos s’est largement enrichi depuis. Peut-être cette image d’anarchiste filmant caméra au poing lui colle toujours aux basques. Sûrement notre manque d’empathie pour ses personnages vient de cette école informative, seul reproche qu’on puisse faire au film. Les Misérables est bien plus qu’une simple charge contre les dérives policières, par sa pluralité de points de vue et sa fin ouverte dans un geste suspendu, preuve que le sort des banlieues n’est pas scellé dans le béton de Montfermeil.

LES MISÉRABLES

Réalisé par Ladj Ly
Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga

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