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[Critique] « À Couteaux Tirés », un Cluedo hollywoodien mené tambour battant

Réalisateur du controversé Star Wars – Les Derniers Jedi, Rian Johnson revient à ses premiers amours avec un whodunit au casting prestigieux : Daniel Craig, Chris Evan, Jamie Lee Curtis, Michael Shannon… « À couteaux tirés » est-il un second couteau ou se taille t-il une place au soleil ?

Récemment, on a principalement entendu parler de Rian Johnson pour le huitième épisode de Star Wars – Les Derniers Jedi qui divise largement les fans de la première heure. On pourrait donc s’étonner de son retour au grand écran avec un whodunit à échelle humaine. Mais avant de s’être mis aux blockbusters, Rian Johnson c’était Brick (2005), un film néo-noir sur un jeune lycéen qui cherche à élucider la disparition de son ex petite-amie, et Looper (2012) avec son rapport conflictuel central entre un jeune homme qui se retrouve dans l’obligation de tuer son « lui » du futur… Et enfin, Une arnaque presque parfaite (2008), une comédie de gangsters qui déjoue sans cesse les codes du genre. Alors, À couteaux tirés (Knives Out), un OVNI dans la carrière du réalisateur ou un retour réussi à ses premiers amours ?

Rian Johnson renoue avec sa passion des intrigues tortueuses

À l’occasion d’une projection privée organisée par le club AlloCiné, on a pu découvrir le dernier long métrage de Rian Johnson en avant-première au Forum des Images. Premier message avant le film, un petit mot du réalisateur, qui en plus de nous souhaiter une bonne séance, nous demande gentiment de ne pas révéler « who done it » (qui l’a fait) car c’est un whodunit. Et oui. La couleur est annoncée, nous allons pendant 2h11 mener une enquête aux côtés du détective privé Benoit Blanc (Daniel Craig), à la façon d’un Cluedo, pour découvrir les circonstances de la mort de Harlan Trombey (Christopher Plummer), un écrivain de roman de suspens à succès qui a laissé derrière lui une vaste fortune, un personnel de maison désemparé, ainsi qu’une famille nombreuse et farfelue. Le décor est planté.

Atypique est un doux euphémisme pour caractériser la famille du défunt écrivain. On pense à Walt Trombley (Michael Shanon), l’un des fils d’Harlan. Aisément reconnaissable grâce à sa silhouette inquiétante avec sa canne et son regard noir, il semble être celui qui a le moins réussi, pourtant il est à la tête de la maison d’édition Harlan. Ou encore, Joni Trombley (Toni Collette), une veuve et mère célibataire érigée en gourou des réseaux sociaux qui promeut à tort et à travers le lifestyle « Flam » (personnage qui n’est pas sans rappeler le comportement de certaines personnalités publiques, sur internet, à l’image de Gwyneth Paltrow…). Sans oublier la fille d’Harlan, Linda Drysdale-Thrombey (Jamie Lee Curtis), self-made woman et reine de l’immobilier, mariée à Richard Drysdale (Don Johnson), un homme dépendant de la fortune de sa femme, et leur fils, Ramson Drysdale (Chris Evans), un jeune têtu et caractériel.

Une galerie de personnages haute en couleurs

Des personnages hauts en couleurs c’est bien, mais ça ne sert pas à grand chose si on ne se les approprie pas convenablement. Pour ça, Rian a une solution efficace : il nous les présente objectivement. Nous avons le temps et la place de nous faire nos propres conclusions sur eux. Puis, à travers leurs interactions, il les humanise. Ce sont des personnes finalement lambdas, qui vivent un deuil et dont nous connaissons les backgrounds et comportements. Lambdas, oui et non. Car à ce moment du film, Rian s’applique à les diminuer les uns après les autres, il déconstruit la belle image que l’on s’était faite de ces beaux gens : désormais nous méprisons ceux pour qui nous éprouvions de l’empathie, et nous accordons le bénéfice du doute à ceux qui nous semblaient antipathiques.

Un whodunit en 2019, risqué ? C’est une question qu’on pourrait se poser, des films on en a vu plein, des enquêtes, on en mène à bien tous les jours (coucou les stalkers), alors peut-on écrire et réaliser un bon film à suspens pour une génération qui se croit aussi futée que la nôtre ? Oui. C’est la réponse à laquelle on arrive après 2h11 d’enquête. Comment ? À grands coups d’ironies dramatiques bien menées et leur mise en abîme. Détenant des informations que les autres personnages n’ont pas, on reprend notre place de spectateur omnipotent et on jubile en se demandant comment tous ces personnages vont se dépatouiller, on en oublie vite que nous participons, nous aussi, à cette enquête, ainsi qu’aux ironies dramatiques qui y sont rattachées.

De spectateur passif à enquêteur actif

À couteaux tirés se démarque par une mise en scène soignée, des rebondissements bien placés et un casting qui fait rêver. Ainsi, on est ravi de revoir notre cher Daniel Craig dans un rôle bien éloigné de celui de James Bond, ici il campe un personnage à la Sherlock Holmes revisité, oscillant toujours entre génie et burlesque. Autre belle surprise, la redécouverte de Chris Evans, hors de la combi ultra moulante et du sens du devoir taciturne de Captain America, dans un rôle qui lui permet de montrer qu’il peut être autre chose qu’un personnage manichéen de blockbuster. De Toni Collette à Jamie Lee Curtis, en passant par l’incontournable Michael Shanon, toujours aussi bon, toujours aussi inquiétant, tous les personnages sont campés par de très bons acteurs qui participent activement à la mise en abîme du spectateur dans l’enquête.

Du rire à la peur, il n’y a qu’un pas, un grand pas, que Rian Johnson franchit constamment avec aisance. Il nous tend la main, nous met en confiance, nous fait rire, puis soudain nous lâche, face à des situations mystérieuses, parfois oppressantes. À partir de là, il nous laisse les rênes, pour que l’on mène nous aussi l’enquête. Puis, lorsqu’il estime qu’on a eu le temps de nous faire nos propres conclusions, il nous reprend gentiment la main, et envoie valser nos hypothèses, toujours avec humour.

Pari réussi pour Rian Johson, on ne voit pas le temps passer et on se surprend à se demander constamment « mais who done it ? » … Jusqu’au dernier couteau tiré.

En salles mercredi 27 novembre.