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Jeremi Durand : rencontre avec le réalisateur prodige

Naviguant avec aisance entre la publicité, la fiction, et le clip musical, Jeremi Durand célèbre les corps en mouvement par une incroyable richesse visuelle. Son clip « Lost Your Mind » pour l'artiste français Zimmer atteint des hauteurs de grâce plastique, nous amenant à le classer parmi les 20 clips les plus marquants de 2017. Ni une ni deux, nous l'avons rencontré pour lui poser quelques questions.

Commençons par les présentations...

son parcours

Jeremi : Je suis originaire de Saint Etienne en France où j’ai grandi avant de déménager en Angleterre pour mes études. A partir de mes 18 ans, je suis passé par beaucoup de domaines artistiques avant de revenir vers la réalisation ; j’ai fait beaucoup de musique, mon premier amour, ce qui m’a permis de rencontrer des gens exceptionnels. J’ai coproduit quelques albums en Angleterre également, j’avais déjà un pied dans le pays à ce moment-là. J’ai aussi été comédien sur Londres pendant quelques années à la suite de mes études. J’ai vécu de la profession pendant un moment (films, pubs et théâtre), ce qui a été extrêmement formateur pour revenir vers la réalisation plus tard.

À côté de ça, j’ai un master en design produit et interactif en effet (Sheffield Hallam University, GB). Cette formation me sert sincèrement tous les jours. Peut-être de par la nécessité d’innover sans cesse qui me stimule toujours autant, ou même avec ce regard sur les choses, les espaces, les gens et la société finalement par extension ; être un bon designer c’est aussi comprendre le monde dans lequel on vit. Enfin, mon profile 360° a fini par intéresser des agences et je suis devenu DA entre Londres et Prague pendant 5 ans environ, travaillant sur des campagnes de pubs de parfum, de voiture et de sport.

Je suis revenu à la réalisation progressivement et assez naturellement. C’est là que je me sens complet, quand je termine un projet – Je ne marche qu’au « projet » de toute façon, c’est ce qui me motive le plus. Réaliser un film c’est travailler avec de la musique, de l’image, un facteur humain crucial, mais aussi une technique intransigeante. J’avais d’ailleurs aussi une formation technique de naissance car mon père a travaillé dans les optiques cinéma (Angénieux) toute sa vie. C’est cette complexité et cette globalité qui rendent le process fascinant pour moi.

Pourquoi ce choix de vivre à Londres et pas à Paris ?

l'Angleterre

Jeremi : J’ai toujours beaucoup voyagé, notamment à Londres, donc je connais la ville, ses ambiances, ses odeurs depuis tout petit. Même si c’est vrai qu’en ce moment, je passe la moitié de mon temps en France, c’est en Angleterre que j’ai grandi finalement, que j’ai passé les étapes cruciales d’une vie d’adolescent à une vie « d’homme » si on peut dire. Je me suis développé artistiquement là-bas. C’est une ville magique pour moi, en perpétuelle évolution, pleine d’inspiration et de mythes dans tous les domaines artistiques, surtout dans la musique évidemment, qui reste ma source d’inspiration première. Plus simplement, c’est aussi là que je me sens vraiment chez moi.

On t'a découvert avec la campagne Nike - Find Your Greatness. Comment es-tu venu à l'idée d'illustrer l'esprit Nike par un montage de films mythiques, plutôt qu'un spot publicitaire classique ?

Nike

Jeremi :Nike est LA marque de sport dans le monde. J’ai simplement voulu jouer avec ces films mythiques qui ont utilisé ces produits Nike pour leur propre développement, à travers une manière pirate/décalée de boucler la boucle ; c’est à dire faire de la pub à partir d’une œuvre cinématographique, financée elle-même en partie par le placement de produits.

La frontière entre la pub et le cinéma se floutant de plus en plus aujourd’hui, l’un finit par servir l’autre, voire même par « devenir » l’autre, et vice-versa. C’est un phénomène intéressant que j’ai voulu illustrer avec cette campagne. C’est aussi une manière de montrer à quel point la marque s’est ancrée dans nos mœurs à tous les niveaux.

On discerne déjà cette appétence pour filmer les corps avec une approche singulière. Dans tes clips pour Röyksopp, Digitalism, et surtout Apple Jelly, tu magnifies les mouvements dans des procédés très frontaux. Qu'est-ce qui t'attires dans ce que tu filmes ?

obsession

Jeremi : J’ai une approche à la fois très frontale et très paradoxale car finalement assez subtile ; je suis fasciné par l’humain, par sa force brute, par la machine qu’est le corps humain, tant en terme physique que psychique. Mais en même temps, je ne suis pas très fan de ce que l’on devient au cours du temps, en tout cas pas à tous les niveaux.

J’aime par contre la rencontre de l’organique et de la technologie de pointe, de l’infiniment petit avec l’infiniment grand, la notion de Temps. J’aime traiter de ces extrêmes et les faire se rapprocher le temps d’un projet justement, que ce soit sur le plan technique, narratif ou humain. Je visualise souvent mes projets comme une figure géométrique carrée, dont le centre serait le résultat, et je dois faire cohabiter les angles. C’est un challenge qui m’anime.

Pour ton clip Lost Your Mind, on a pu lire que Baptiste Zimmer (ndlr : l'artiste musical) et Manu Baron (ndlr : le patron de Savoir-Faire) ont participé à la DA. Comment s'est passé le processus de création ?

Lost Your Mind

Jeremi : C’était très inspirant de travailler avec Baptiste et Manu Baron. Manu est un vrai créatif qui ne pense aussi qu’en termes de « projet ». C’est génial de bien s’entendre avec quelqu’un sur cet aspect parce que l’on ne se concentre plus que sur les détails (qui sont assez obsessifs chez moi), mais on voit alors le projet dans sa globalité, dans son devenir, comme un tout qui fait sens. C’est aussi devenu une expérience humaine très forte.

Quelle était ton ambition ? Le clip peut s'interpréter de tant de manières différentes.

interprétation

Jeremi : Rien n’est jamais gratuit dans mes projets, je ne me le permettrai pas et je ne pourrai pas ; psychologiquement, ça me tuerai de sortir quelque chose que je ne peux m’expliquer jusque dans les moindres détails, mais en même temps, je n’aime pas prémâcher le travail (le plaisir ?) du spectateur.

Je préfère donc laisser le clip libre d’interprétation. De la même manière qu’avec mes paradoxes créatifs, j’aime bien laisser une part au hasard et laisser un projet se porter de lui-même. Une fois que le travail est fait et qu’il n’y a rien à regretter, alors c’est l’ultime récompense ; laisser une trace pérenne.

Avec ton court métrage Mad Sad Glad, ton protagoniste en quête du chef d'œuvre parfait est nimbé dans une ambiance oppressante. C'est une obsession qui t'habite ?

perfectionnisme

Jeremi : (rires) Très certainement. J’en connais qui rigoleraient de m’imaginer répondre à cela. Je pense que j’aurais vécu dans une époque moins connectée (dans le bon sens du terme ici), j’aurais vraiment pu terminer comme un poète déchu dans une pièce obscure, à rechercher le mot ultime pour terminer un poème qu’il écrit depuis 20 ans. Mais je grandis, avec mon temps également, avec mon entourage si précieux, et je me challenge en m’observant laisser mes proches et certains aléas me guider.

Je prends tout ce procédé comme des signes que j’observe, et j’agis dès que je sens qu’il faille rectifier le tir, je reprends le contrôle, c’est mon métier finalement. Mais c’est vrai que je reste toujours dans un objectif de challenge, de progrès, d’avancement personnel.

Quels sont tes futurs projets ? Rêves-tu de passer par la case cinéma ?

et après ?

Jeremi : J’ai des propositions de plus en plus attirantes et intéressantes. Je suis bien entouré et ma carrière se développe petit à petit. J’ai d’autres clips sous le coude et puis bien sûr le cinéma effectivement. J’écris beaucoup. J’aimerais bien réaliser quelques épisodes de séries aussi, le format m’attire de plus en plus et je le trouve presque libérateur dans un sens, qui permet de tenter de nouvelles choses, et je fais ce métier justement pour tenter d’innover en permanence.

NDLR : Jeremi a sorti son nouveau clip pour Keny Arkana « Madame la Marquise », relayé par Les Inrocks, Konbini et Clique (lien ci-dessous).

Le director’s cut est prévu pour mars.